Alain Badiou, Élisabeth Roudinesco. Choisis ton Lacan!

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Alain Badiou, Élisabeth Roudinesco. Choisis ton Lacan!

© Franck Ferville pour PM

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Cet article est issu du numéro 52 de Philosophie magazine « 52 - septembre 2011 », en kiosque le 25 août 2011. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’historienne Élisabeth Roudinesco et le philosophe Alain Badiou ont connu Jacques Lacan et font preuve d’une même admiration à son égard, trente ans après sa mort. Mais ils n’ont pas la même vision de son œuvre. Signe que ce penseur aux multiples visages reste très actuel.

Lacan a révolutionné les grands concepts de la psychanalyse et l’idée même du sujet. Mais comment le situer politiquement ? Et quel usage peut-on faire de son œuvre ? Était-il un conservateur éclairé portant un regard inquiet sur le déclin de l’autorité, un réactionnaire s’emportant contre la dissolution des repères dans le champ familial ou, à l’inverse, un moraliste subversif invitant chacun à ne plus renoncer à son désir ? Avec son concept du « symbolique », Lacan est invoqué aujourd’hui de toutes parts : pour réfuter l’homoparentalité aussi bien que pour la justifier ; pour critiquer le capitalisme aussi bien que pour dénoncer le totalitarisme. Anciens maoïstes, néoréacs, néocommunistes : tous s’autorisent de lui… À tort ? Pour cerner la portée de son œuvre et clarifier son actualité, nous avons réuni deux grands acteurs de ce champ de bataille du lacanisme français : Alain Badiou et Élisabeth Roudinesco. D’un côté, l’historienne de la psychanalyse, auteur de la biographie de référence Jacques Lacan. Esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée (Fayard), troisième volet d’une monumentale Histoire de la psychanalyse en France (Fayard, puis Livre de poche). De l’autre, le philosophe, bâtisseur d’un système métaphysique exigeant – exposé dans L’Être et l’Événement (Seuil) et Logiques des mondes (Seuil) – et défenseur controversé du communisme. Avec un plaisir non feint, ils se sont retrouvés pour faire le point. Pour le philosophe qui n’hésite pas à se référer à Mao, et qui a codirigé L’Idée du communisme (vol. 2, Lignes), Lacan a inventé dans la cure une nouvelle matrice de l’émancipation. Pour l’historienne, qui publie en cette rentrée un essai destiné à défendre son héritage, Lacan, envers et contre tout (Seuil), Lacan ne saurait, au contraire, fonder une politique, et s’affirme comme un penseur critique de l’hédonisme contemporain. Au gré d’un flash-back sur la vie intellectuelle française de la seconde moitié du XXe siècle, ils dressent un portrait contrasté de la révolution Lacan. Ses échos portent jusqu’à aujourd’hui. Tendons l’oreille.

 

Élisabeth Roudinesco : L’aventure de la psychanalyse a commencé pour moi… à la maison. Ma mère, Jenny Aubry, médecin des hôpitaux et psychanalyste, s’occupait des enfants abandonnés. Elle connaissait Lacan de longue date, et, en 1953, elle l’avait suivi lors de la fondation de la Société française de psychanalyse (SFP). J’étais loin de me douter que cet homme familier était un penseur d’une telle envergure ! Comme je rêvais de devenir romancière, j’ai suivi des études de lettres, puis de linguistique. Je suis partie enseigner à Alger en 1966-1967. C’est là que j’ai découvert, avec éblouissement, la vague structuraliste. Quel moment exceptionnel ! Louis Althusser venait de publier son Pour Marx en 1965 ; Michel Foucault, Les Mots et les Choses en 1966 et, la même année, Lacan rassemblait, enfin, ses Écrits… Que nous disaient ces livres ardus qui sont vite devenus les manifestes de notre époque ? Que l’homme, au sens de la plénitude humaniste, était mort ! Qu’il était déterminé par le langage, l’histoire ou le lien social. Que les structures inconscientes devaient être étudiées dans le cadre des sciences humaines. L’œuvre de Lacan pouvait alors servir d’étendard contre une certaine forme de psychanalyse axée sur la psychologie du moi. En 1968, Lacan a perçu l’intérêt que je portais à ses écrits et il m’a convoquée. J’entends encore ses exclamations très théâtrales : « Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Pourquoi avez-vous mis tant de temps à venir me voir ? » Il m’a proposé d’adhérer à l’École freudienne de Paris (EFP), qu’il avait fondée en 1964. J’ai accepté et plus tard, en 1971, je suis entrée en analyse avec Octave Mannoni. Je suis restée membre de l’EFP jusqu’à sa dissolution en 1980, un an avant la mort de Lacan, dont j’ai également suivi le séminaire.

 

Alain Badiou : Ma trajectoire est différente. Jeune homme, j’étais un sartrien convaincu et j’étudiais la philosophie à l’École normale supérieure, sous la direction du maître d’alors, Louis Althusser, qui proposait de relire Marx en le débarrassant de ses oripeaux humanistes. Par le plus grand des hasards, je suis tombé sur le premier numéro de la revue La Psychanalyse, qui comportait le fameux rapport de Rome de Lacan (Fonction et champ de la parole et du langage en psychanalyse). Ce texte m’a littéralement fasciné et, en 1960, j’ai présenté, pour la première fois à l’École, deux exposés sur les théories lacaniennes. Mon rapport à Lacan est resté tout du long un rapport théorique, médié par l’écrit. Je me suis rendu en tout et pour tout à deux séances de son séminaire, et je n’ai eu qu’une seule entrevue personnelle avec lui, en 1969. Dans la tourmente de l’après-Mai 68, il souhaitait me rencontrer de toute urgence. Comme j’étais injoignable dans la journée, à barouder dans les usines et les foyers, il me téléphonait au beau milieu de la nuit – c’était du harcèlement ! Nous avons fini par déjeuner. Très séducteur, il a tenté de m’attirer à lui. Cependant, je n’ai jamais rejoint l’EFP, ni suivi de cure, n’en ayant jamais éprouvé le besoin. Lacan a toujours été pour moi, avant tout, un penseur de tout premier plan, une référence théorique.

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