La psychanalyse va-t-elle nous faire un sermon ?

Temps de lecture : 7 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 78 de Philosophie magazine « 78 - avril 2014 », en kiosque le 27 mars 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Du temps de Freud, la psychanalyse faisait sauter les verrous d’une morale religieuse très répressive. Aujourd’hui, sur de nombreux dossiers, comme l’avortement ou l’euthanasie, elle est au contraire dans le camp conservateur. Est-ce l’effet de l’influence de Lacan ? Réponses avec Charles Melman.

Au cœur de la pensée de Lacan, il y a la notion de Nom-du-Père. Cela évoque un peu le « Notre Père » des chrétiens… Le Nom-du-Père, serait-ce l’un des noms de Dieu ?

Charles Melman : Question pertinente ! Ce que Lacan veut dire avec cette expression, c’est que nous n’avons pas accès au Père, écrit avec un P majuscule. Le Père est l’instance de la Loi, il est un, mais nous ne l’avons jamais rencontré. Nous ne pouvons l’approcher qu’à travers son nom. Ce n’est pas sans rapport avec la religion : même Moïse n’a pu voir Dieu sur le mont Sinaï, sa face lui a été cachée. Le signifiant Père représente, aux yeux de Lacan, un « point de capiton » : ce n’est pas un signifiant quelconque, mais il fonctionne plutôt comme une sorte d’index, à partir duquel une série de signifiants prend sens, comme la Loi, l’autorité, le devoir… Mais qu’est-ce qui fonde cette place privilégiée accordée au Père ? La réponse va vous étonner : c’est l’amour. Un amour si puissant que je suis même capable de lui sacrifier le plaisir sexuel ! On trouve en effet dans la psychanalyse une version laïque du rapport traditionnel à l’instance une et supérieure, et une invitation à laïciser l’amour.

 

Lacan dans un calembour célèbre décompose le Nom-du-Père en « le non-dupe erre ». Faut-il entendre que le non-dupe, l’incrédule, l’incroyant, l’athée, se condamne à l’errance ?

Non, c’est le contraire ! La duperie dont il s’agit ici n’a rien à voir avec la croyance religieuse. Non-dupe n’est pas synonyme d’athée. Voilà ce que veut dire Lacan : nous avons tendance spontanément à penser que notre existence se déroule dans un monde fictif. Nous jouons un rôle, nous assumons une fonction sociale, nous remplissons des devoirs, mais nous avons l’impression que tout cela est un peu factice, et nous sommes dans l’attente d’un accès à la vraie vie. Avec cette formule tranchante, le « non-dupe erre », Lacan nous rappelle qu’il n’y a pas d’autre monde et que nous n’avons d’autre choix que d’être dupes de ce qui nous entoure ici et maintenant. Refuser la duperie de la vie présente, c’est se condamner à l’errance.

Cet article est réservé aux abonnés