Alain Badiou. : “L’humanité est capable de justice”

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Cet article est issu du numéro 110 de Philosophie magazine « Quelle part d’enfance gardons-nous ? », en kiosque le 01 juin 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Et si l’hypothèse communiste s’apparentait à une Idée platonicienne ? C’est la question que pose le célèbre philosophe, auteur de “L’Être et l’Événement”. À ses yeux, la philosophie de Platon est le lieu d’un débat sur la justice qui questionne la possibilité de l’utopie communiste. Auteur d’une traduction très modernisée de la “République” de Platon, Alain Badiou nous explique ici comment et pourquoi il s’est éloigné de l’existentialisme de Sartre pour lui préférer le platonisme.

« Dans ma jeunesse, j’ai d’abord été sartrien, existentialiste convaincu, donc antiplatonicien. Sartre insiste sur l’immédiateté de l’existence, quand Platon soutient une théorie des essences données d’abord dans les Idées. Nous étions dans les années 1950, c’était la guerre d’Algérie, on torturait dans les commissariats parisiens, le service militaire obligatoire envoyait les jeunes hommes durant deux ans là-bas… La légitimation par Sartre de la révolte comme ce par quoi la liberté s’affirme me semblait alors fondamentale. J’avais besoin de son énergie négative. J’ai connu une époque où la guerre d’Algérie était considérée comme légitime par une majorité de gens, pour lesquels l’Algérie française était une évidence. Je me suis confronté à la mentalité coloniale dès ma khâgne à Louis-le-Grand où j’étais interne. Au moment des élections de 1956 qui ont mis au pouvoir les socialistes, avec quelques membres des Jeunesses communistes du lycée, nous avons organisé notre propre réunion électorale. Nous étions convaincus qu’il fallait un nouveau Front populaire dont la première action serait de mettre fin à la guerre d’Algérie. À ma grande surprise, beaucoup d’élèves nous ont rejoints ! Devant une salle pleine à craquer, j’ai endossé le costume de président. Mais les forces de l’ordre locales, des pions envoyés de toute urgence par le proviseur, ont dispersé notre assemblée. J’ai connu la répression très tôt ! J’ai été convoqué, il a même été question de renvoi. Comme j’étais bon élève, je m’en suis tiré avec un sermon sur la “neutralité scolaire”.

Mais, philosophiquement, la neutralité m’ennuie. Par la suite, je suis devenu un militant et j’ai participé aux premières manifestations boulevard Saint-Michel qui nous rassemblaient au cri de “Paix en Algérie”. Arrivés au bout du boulevard, des flics nous cassaient la figure et nous dispersaient. On remettait ça à chaque manifestation. Je me suis par la suite engagé au sein du Parti socialiste (PS), puis du Parti socialiste unifié (PSU). Mon avenir tout tracé était de devenir un brillant petit parlementaire. J’ai d’abord été secrétaire général du parti dans la Marne, puis directeur de campagne… Je connais la machine politique de l’intérieur. Peu à peu, j’ai senti quelque chose de discordant. C’est alors que l’événement Mai-68 m’a foudroyé : j’ai eu la révélation que l’espace politique réel se trouve à l’extérieur du parlementarisme. Je suis alors entré dans ma période révolutionnaire mao.

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