Hors-série "Le mal"

Quand l’ani-Mal sort de sa tanière

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Cet article est issu du Hors-série n°N° 37 de Philosophie magazine « Le Mal », en kiosque le 21 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Les philosophes, dit Mehdi Belhaj Kacem, ont longtemps voulu reléguer le mal au rang d’épiphénomène. Avec Rousseau, Kant et Schopenhauer, ils l’ont enfin placé au cœur de leur problématique. Car la civilisation doit plus au mal qu’au bien, et la Raison est le meilleur instrument du mal.

 

Longtemps, la philosophie a été définie par sa préposition exclusive au Bien. Pour cette raison, l’opération philosophique par excellence aura consisté en une irréalisation du Mal. On peut le vérifier  avec Platon et Aristote, Augustin et Thomas d’Aquin, Spinoza et Leibniz, Hegel et Schelling. Le Mal est soit une illusion et un simulacre ontologiques, que dissipe la bonne connaissance de l’ordre ontologique ; soit l’épreuve que fait subir Dieu à la seule créature humaine pour éprouver sa foi ; soit une tare de notre entendement fini, incapable de saisir l’harmonie parfaite du monde, où règne l’universelle nécessité impersonnelle des causes et des effets, qui réduisent le Mal à un épiphénomène dérisoire ; soit la marque, certes inquiétante, de l’essentielle liberté humaine, pourtant destinée à s’évaporer dans l’intellection du savoir absolu de toute chose.

Avec la modernité, c’est-à-dire après la Révolution française, et donc l’amorce de ce que Nietzsche appellera la « mort de Dieu », la philosophie commence à changer de perspective. Rousseau, précurseur de cette modernité, voit que le mal que se font les hommes a quelque chose d’irrémissible, qui doit être réparé par l’homme lui-même et non par les théologies et les eschatologies qui ont si longtemps doré la pilule ; Kant entrevoit dans le « mal radical » le scandale central, comme tel indélébile, de la raison ; Schopenhauer se glorifiera, à juste titre, d’être le premier philosophe pessimiste de l’histoire, entendons le phénoménologue d’un monde où le Mal domine de très haut le Bien, enfant gâté des métaphysiciens. Plus radicalement encore, car longtemps clandestinement, Sade se revendiquera comme le plein philosophe du Mal : l’homme n’est pas ici-bas pour faire le Bien, mais le maximum de Mal possible ; et Sade dressera non seulement les tableaux esthétiques des pires atrocités dont puisse se rendre responsable l’être humain, mais déclinera, dans la bouche de ses personnages criminels, tous philosophes, toutes les nuances d’une apologétique conceptuelle du Mal qui constitue bien une philosophie. Celle-ci subvertit la déformation professionnelle dont aura toujours été affecté le philosophe depuis Platon : celui-ci est préposé au service du Bien, ou n’est rien.

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