Vertiges

Allons nous faire voir ailleurs ! La chronique d’Étienne klein

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Allons nous faire voir ailleurs ! La chronique d’Étienne klein

Carte. © Christopher R. Scotese/Paleomap.com. – Étienne Klein. © Serge Picard pour PM

Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine « Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie », en kiosque le 15 janvier 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’humanité n’est-elle pour la Terre qu’un mauvais moment à passer ? C’est ce que semblent montrer les projections scientifiques à (très, très, très) long terme, qui ont de quoi nous inciter à la modestie.

 

En cette nouvelle année, comme à l’ordinaire, le futur semble s’être absenté de nos représentations : la plupart des médias ne parlent plus guère que du présent, réduit à un flux d’informations qui nous submerge. Cette sorte de trépidation immobile a pour effet de laisser la suite de l’histoire en jachère intellectuelle et en lévitation politique. Je sais bien qu’il est délicat de parler de l’avenir, par nature incertain, d’autant plus que nous avons compris que ce qui va se passer dans les prochaines décennies va dépendre de manière cruciale de ce que nous allons faire. Or, ignorants pour une grande part ce que nous allons faire, nous ne pouvons pas dire ce qui va se passer…

Bienvenue en Pangea Ultima

Mais qu’en est-il pour le futur très lointain ? Paradoxalement, il s’annonce… bien moins incertain que le futur proche ! Dans la revue Nature datée du 5 octobre 2023, des chercheurs de différentes disciplines ont entremêlé leurs connaissances et croisé leurs prédictions. Leurs conclusions sont étonnantes : dans 250 millions d’années, les continents, ayant dérivé au point de finir par se percuter les uns les autres, ne formeront plus qu’un seul gros bloc, la Pangea Ultima (carte). Quoique lente, cette évolution n’aura rien de tranquille : en se rapprochant jusqu’à s’interpénétrer, les continents déclencheront en leurs bords une intense activité volcanique, qui libérera d’énormes quantités de gaz à effet de serre. En conséquence, le climat terrestre se réchauffera dans les grandes largeurs. Quant au Soleil, il verra l’intensité de son activité augmenter de 2,5 %. Il fera donc chaud de chez chaud ici-bas… Pour ne rien arranger, l’existence d’un seul supercontinent au lieu de plusieurs provoquera à l’intérieur des terres la formation d’immenses déserts sur lesquels aucune pluie ne tombera jamais. En clair – et pour parler comme John Maynard Keynes –, « à long terme, nous serons tous morts ».

Ce résultat illustre la puissance des sciences, véritables catapultes temporelles, désormais capables de dessiner des évolutions à très long terme. Mais il nous donne au passage une leçon de modestie en nous faisant voir que le futur très lointain de la Terre ne dépend nullement de nos actions, que celles-ci soient passées, présentes ou futures : toutes les traces de notre présence et de ses effets finiront par disparaître de sa surface. La Pangea Ultima symbolise en somme l’écrasement total de la politique par les connaissances les plus implacables. Dans l’étude de Nature, l’activité humaine ne fait plus partie de l’équation : n’y est convoquée que l’historicité intrinsèque du système Terre, qui a débuté bien avant l’apparition du genre Homo et se prolongera bien après lui.

Sans laisser de traces ?

Mais alors, si nous voulions prouver de façon pérenne que notre espèce a bel et bien habité la Terre, que faudrait-il faire ?  Je ne vois qu’une solution : aller sur la Lune et y déposer des traces de notre passage. Car là-bas, ni atmosphère, ni érosion, ni vent, ni pluie, ni vie organique… Ce que nous aurons laissé sur le sol lunaire y demeurera, car la Lune n’oublie pas. En somme, il faudra aller se faire voir ailleurs pour démontrer que nous avons vécu par ici…

Cela me rappelle une blague qu’Hubert Reeves racontait souvent. Deux planètes papotent et l’une dit à l’autre : « Je ne me sens pas très bien, je crois que j’ai attrapé une humanite. » L’autre de répondre : « Ne t’inquiète pas, tu verras, cela va vite passer et tu n’auras aucune séquelle. »