Hors-série “L'amour au XXIe siècle”

Amour et travail font-ils bon ménage ?

Temps de lecture : 6 min

Amour et travail font-ils bon ménage ?

© istockphoto

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine « L’amour au XXIe siècle », en kiosque le 20 juin 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Rien de moins romantique que le bureau ? Détrompez-vous : c’est parfois au boulot que naissent les plus folles passions. Pourtant, les conjoints également collègues se raréfient. Amour et (télé)travail sont-ils vraiment compatibles ?


 

« Le matin, au fort du ­travail, lorsque la jeune fille venait à la cuisine, leurs mains se rencontraient au milieu des hachis. Elle l’aidait parfois, elle tenait les boyaux de ses doigts potelés, pendant qu’il les bourrait de viandes et de lardons. Ou bien ils goûtaient ensemble la chair crue des saucisses, du bout de la langue, pour voir si elle était convenablement épicée. […] Souvent, il la sentait derrière son épaule, regardant au fond des marmites, s’approchant si près, qu’il avait sa forte gorge dans le dos. […] Le grand feu leur mettait le sang sous la peau. » C’est dans une charcuterie familiale que Lisa et Quenu, personnages du Ventre de Paris (Émile Zola, 1873), se rencontrent et s’amourachent. Ensemble, ils reprennent l’affaire et en font un commerce florissant. Sous la plume de Zola, l’amour est un emmêlement d’érotisme viandard et d’intérêt bien compris. Un paradoxe pour quiconque rêve de romance : n’est-elle pas censée nous extraire de la banalité de notre quotidien productif ? Dans Coup de foudre à Notting Hill (Roger Michell, 1999), Julia Roberts, qui joue son propre rôle de star, tombe amoureuse d’un modeste libraire. C’est la loi d’airain de la comédie ­sentimentale : l’héroïne s’entiche d’un inconnu rencontré par hasard et dont le charme la séduit malgré tout ce qui les sépare – et non pas de Thierry, son collègue, dont l’haleine et les blagues lourdingues lui sont par trop familières. D’après Ulrich Beck, l’amour est « une clef pour s’échapper hors de la cage de la normalité ». Le sociologue allemand, auteur du Chaos normal de l’amour (coécrit avec Elisabeth Beck-Gernsheim, Suhrkamp, 1990), le compare à la religion ; tous deux « font voler en éclat les carapaces qui recouvrent le sens du monde », « prennent d’assaut les réalités pour en dévoiler des aspects inconnus ». L’amour, loin des conventions sociales, est un « communisme minimal », dit encore le philosophe Alain Badiou. Il s’affranchit de toute notion d’intérêt ou de compétition.

Cet article est réservé aux abonnés