Entretien
Anna C. Zielinska : “Certains complotistes expriment une crainte lucide sur le devenir de nos sociétés”
Anna Zielinska. © Christophe Maout
La mission de la Nasa ayant fait le tour de la Lune a généré son lot de commentaires complotistes, décrétant que tout était truqué. Anna C. Zielinska, philosophe à l’université de Lorraine, relativise le danger de ces postures tout en éclairant les mécanismes d’adhésion à l’œuvre.
Pourquoi la mission Artemis II a-t-elle donné lieu à une telle vague de complotisme ?
Anna Zielinska : Ces récits complotistes ont réactivé une tradition bien ancrée aux États-Unis de remise en cause de discours officiels sur la conquête spatiale, donc on pouvait s’y attendre. Mais pour Artemis II, ils s’inscrivent dans une dynamique politique nouvelle, qui prend deux directions. D’une part, la base radicale du camp républicain s’est retournée contre Trump depuis l’affaire Epstein. Pour cette frange de la population, souvent déjà complotiste sur d’autres sujets, comme les vaccins ou la rotondité de la Terre, nier le succès de la mission Artemis II vise à discréditer le président américain, en particulier sur la scène politique intérieure.
D’autre part, la Russie émet depuis plusieurs années, sur les réseaux sociaux, nombre de théories du complot notamment liées à la conquête spatiale, dans le but d’affaiblir la grande puissance concurrente. C’est une rupture par rapport aux années 1960-1970, où même les Soviétiques, qui avaient une sorte de culte de la science, n’émettaient pas de doutes quant à la réalité des missions Apollo. Je rappelle qu’à l’époque, les théories du complot avaient émergé principalement chez des Américains qui pensaient que cet événement était une stratégie de diversion inventée par le pouvoir pour ne pas parler de la guerre au Vietnam.
“Les croyances en des théories du complot sont rarement isolées : en adopter une implique, statistiquement, d’en adopter plusieurs”
Pensez-vous que les personnes qui diffusent ces théories croient vraiment à un mensonge d’État ou qu’elles s’amusent ?
Ces théories du complot sur Artemis II sont révélatrices d’un sentiment de malaise qui se diffuse depuis plusieurs années à propos de la technologie. Il existe une crainte existentielle réelle, partagée par de nombreuses personnes, liée aux discours des grands patrons de la Silicon Valley et à leurs projets d’aller habiter d’autres planètes. Les gens ont un sentiment croissant de leur propre « dispensabilité ». Ils estiment que les riches s’intéressent de moins en moins à ce qui se passe sur Terre et que la course à l’espace est une distraction indécente vis-à-vis des problèmes auxquels ils sont confrontés. À travers ces théories farfelues – on peut également évoquer la théorie selon laquelle les ultra-riches construiraient des villes secrètes souterraines ou qu’ils auraient tous créé des clones pour mieux disparaître de notre monde partagé – les complotistes expriment une forme de crainte lucide sur le devenir de nos sociétés. Face à ce qu’ils perçoivent comme une menace, ils tentent de reprendre le pouvoir, en moquant ouvertement les élites politiques et économiques du pays.
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Dans quelle mesure la diffusion de ces théories peut-t-elle aggraver la défiance envers le politique ?
Au risque de choquer, je dirais que le complotisme lié à la conquête spatiale ne me paraît pas très grave, car y adhérer ne risque pas de mettre en péril des millions de vies humaines. Elle a même quelque chose de sympathique, si on l’observe avec un peu de recul. Certes, les croyances en des théories du complot sont rarement isolées : en adopter une implique, statistiquement, d’en adopter plusieurs. Malgré cela, je tiens à distinguer, au moins conceptuellement, celles qui parlent de la conquête spatiale d’autres théories du complot, comme celles ayant trait au Covid et aux vaccins, où les enjeux sanitaires sont majeurs.
Là où ces discours sur l’espace deviennent vraiment problématiques, c’est quand ils s’attaquent directement aux institutions scientifiques, et donc à la science en tant que telle. C’est une chose de vouloir discréditer Trump ; c’en est une autre de vouloir détruire la confiance dans toutes les institutions publiques, telles la Nasa, comme ont pu le faire certains soutiens d’Elon Musk sur son réseau social X. Certains ont quand même été payés pour diffuser ces fausses informations et entretenir une méfiance généralisée contre la puissance publique. Et cela constitue un enjeu non seulement social, mais de fait géopolitique, car ces informations viennent des puissances hostiles de plus en plus à l’aise avec les différentes formes de « guerre hybride ». Et c’est bien plus grave.
“On ne peut se débarrasser de certaines croyances irrationnelles sans les remplacer par d’autres récits suscitant l’adhésion”
Peut-on contrer la croyance dans ces théories conspirationnistes ?
Pour réduire leur succès, il est nécessaire que la sphère publique – la responsabilité des médias est évidente – soit porteuse d’autres récits tout aussi puissants, qui ne fassent pas que décrire une réalité anxiogène mais qui permettent de se projeter dans un avenir qui ait du sens. On ne peut se débarrasser de certaines croyances irrationnelles sans les remplacer dans la durée par d’autres récits suscitant l’adhésion. Car bien souvent, notre esprit ne fait que se conformer à ce qu’il entend de manière répétée, sur le long terme. Est-ce que le message public qui va fabriquer du commun, sur la question de l’avenir de l’humanité, ce sera un message optimiste qui montre des perspectives d’action pour toutes les personnes ? Ou est-ce que ce sera plutôt un message pessimiste, voire cynique ?
Là, il y a un choix réel à opérer – et Sam Altman, fondateur d’OpenAi, l’entreprise derrière ChatGPT, l’a déjà fait il y a quelques années : dans la vision du monde qu’il défend, les gens ne seront plus utiles. Il a récemment adopté un discours contraire face aux réactions massives contre son cynisme, mais c’est une stratégie commerciale et non pas une vision du monde. Le souci de la vérité et de sa défense va disparaître si l’on perd le sentiment de pouvoir agir dans le monde. Donc dans la lutte contre les théories du complot dangereuses, il ne s’agit pas seulement de vérité. Les discours orientent nos actions, et la création d’un discours qui permet de se projeter dans l’avenir où notre vie individuelle et collective a un sens est une précondition pour défendre efficacement le commun, les faits et donc le vrai.
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