Dossier / “Complotisme”

La conspiration de Moscou

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Sur ce photomontage, deux avions de chasse effectuent une frappe très ciblée sur l’un des palais du Kremlin, à Moscou (Russie)

Sur ce photomontage, deux avions de chasse effectuent une frappe très ciblée sur l’un des palais du Kremlin, à Moscou (Russie). © Jean-Louis Maskali/saif images

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Cet article est issu du numéro 169 de Philosophie magazine « Complotisme. Pourquoi se raconte-t-on des histoires ? », en kiosque le 27 avril 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie donne lieu à des divergences d’analyse mais elle a également fait naître des explications fondées sur des forces agissant dans l’ombre. Il faut dire que même Vladimir Poutine agite, dans ses discours, l’étrange théorie complotiste du « milliard d’or ». Explications.

 

En ce printemps 2023, Michel Onfray a les honneurs d’un nouveau magazine français d’orientation pro-russe, Omerta. Dans l’entretien qui ouvre le premier numéro, il livre sa vision de la guerre en Ukraine. S’il défend le droit de ce pays à l’indépendance, le philosophe entend identifier la source du conflit qui l’oppose à la Russie. À ses yeux, celui-ci ne commence pas le 24 février 2022 et ne concerne pas seulement les deux pays voisins. Il s’agit d’une histoire plus ancienne et plus large, celle de la volonté de domination américaine sur le monde, Europe comprise – car « Paris prend ses ordres de Bruxelles qui les reçoit de Washington ». Pour Onfray, « à Maïdan, les forces américaines étaient déjà là ! » Dans la guerre actuelle, « ce sont bien sûr les États-Unis qui font les chefs d’orchestre [et] jouent la partition », pas les belligérants. « La partie émergée de l’iceberg montre les Russes contre les Ukrainiens, c’est en fait, de façon immergée, une guerre contre l’impérialisme américain et le refus de celui-ci par les Russes », continue Onfray. C’est exactement le propos tenu par Vladimir Poutine depuis des mois, selon lequel l’Ukraine est le cheval de Troie des visées américaines. Il ne s’agit pas de conspirationnisme mais d’une interprétation des événements, que l’on peut certes défendre mais aussi critiquer et réfuter avec des arguments.

 

De l’anti-impérialisme à la paranoïa

Cette interprétation anti-impérialiste se transforme en narration fantasmatique si l’on se met à soupçonner un agent occulte qui tirerait les ficelles de l’invasion russe. On trouve dans d’autres articles d’Omerta des allusions aux « cercles fermés où se forgent les grandes orientations du monde, notamment occidentales », comme « la Trilatérale » ou « le groupe Bilderberg », cibles bien connues des complotistes. Dans cette logique, « le vrai pouvoir craint la lumière » et « les vraies décisions se prennent ailleurs ». La couverture du magazine, dont le titre suggère une loi du silence imposée par une mafia, montre d’ailleurs un Oncle Sam l’index posé sur sa bouche : il y aurait bien un secret caché dans toute cette histoire… Cette idée d’un cercle qui dirige le monde, passant outre les peuples et ses représentants, est au cœur de la pensée politique conspirationniste. Il suffit d’ajouter cet étage à l’anti-impérialisme de Michel Onfray pour arriver à la théorie paranoïaque.

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