Philo en série(s)

“Anna”, une série sous l’œil de Hannah Arendt 

Temps de lecture : 4 min

“Anna”, de Niccolò Ammaniti, le voyage initiatique d'une jeune Sicilienne dans un monde sans adultes

“Anna”, de Niccolò Ammaniti, le voyage initiatique d'une jeune Sicilienne dans un monde sans adultes. © Greta De Lazzaris - SKY Italia - Wildside - Arte France - Kwaï - Fremantle - The New Life Company

Et si tous les adultes disparaissaient de la surface de la planète ? C’est ce qu’imaginait l’écrivain italien Niccolò Ammaniti dans un roman de 2015, Anna (Grasset, 2016, pour la trad. fr.), aujourd’hui porté à l’écran dans une mini-série diffusée par Arte en deux temps, jeudi 4 et 11 novembre. Une histoire sombre et post-apocalyptique d’épidémie emportant sur son passage les membres les plus âgés du genre humain, et laissant les plus jeunes livrés à eux-mêmes, aux prises avec un monde en plein effondrement qui sombre dans la violence.

Au milieu de ce chaos, la caméra suit le cheminement d’Anna, à la recherche de son frère. Le tragique du scénario est, évidemment, séduisant. Mais il interpelle aussi d’un point de vue philosophique, car il met en scène une inquiétude propre aux sociétés contemporaines : ce que Hannah Arendt décrivait, dans La Crise de la culture (1961), comme une autonomisation toujours plus radicale du monde des enfants. 

 

  • Par le truchement fictionnel d’une disparition totale des adultes sur Terre, Anna fait écho à une tendance qui, pour Hannah Arendt, caractérise le monde contemporain : l’autonomisation croissante du monde des enfants, tenu à distance de manière hermétique de celui des adultes. La philosophe, bien entendu, n’envisage jamais l’hypothèse de science-fiction présentée dans la série. Elle interroge les effets délétères d’une nouvelle pédagogie exaltant la liberté de l’enfant et rejetant les interdits. Comme elle l’écrit dans La Crise de la culture, « entre enfants et adultes sont brisées les relations réelles et normales qui proviennent du fait que dans le monde, des gens de tous âges vivent ensemble simultanément. […] Il existe un monde de l’enfant et une société formée entre les enfants qui sont autonomes et qu’on doit dans la mesure du possible laisser se gouverner eux-mêmes. » Cette séparation symbolique, qui coupe l’enfant de son ancrage dans la tradition et exalte son émancipation à l’égard de tout héritage, devient une réalité dans la mini-série de l’écrivain et réalisateur Niccolò Ammaniti.
  • Les conséquences de cette disparition évoquent, sous une forme extrême, celles observées par Arendt. L’univers d’Anna est indubitablement post-apocalyptique. Son monde ne tourne plus rond, plus du tout même. En l’absence d’adultes, plus personne n’est capable d’activer la machine productive, celle du « travail », censée assurer la subsistance élémentaire de la communauté humaine. Les aînés ont emporté dans la tombe les savoirs et les compétences techniques – la « tradition » – qui permettent d’activer le fonctionnement du monde. La vie est happée, dès lors, dans l’urgence de la survie. Mais le problème n’est pas seulement matériel. La disparition des adultes signifie, entre les lignes, la désagrégation de la famille. Dès lors, l’enfant n’existe plus d’abord comme individu, arraché par le regard de ses proches à l’uniformité du collectif  : il existe en premier lieu comme membre indifférencié d’un groupe. Il est particulièrement significatif, de ce point de vue, que toutes les quêtes de l’héroïne de l’intrigue reviennent à tenter de retrouver son frère : et donc, de reconstituer l’unité familiale perdue.
  • Pour Arendt, cette dissolution de l’enfant dans le collectif n’est pas une libération, mais une aliénation extrême : « Quant à l’enfant dans ce groupe, il est bien entendu dans une situation pire qu’avant, car l’autorité d’un groupe, fût-ce un groupe d’enfants, est toujours beaucoup plus forte et beaucoup plus tyrannique que celle d’un individu, si sévère soit-il. Si l’on se place du point de vue de l’enfant pris individuellement, on voit qu’il n’a pratiquement aucune chance de se révolter ou de faire quelque chose de sa propre initiative. Il ne se trouve plus dans la situation d’une lutte inégale avec quelqu’un qui a, certes, une supériorité absolue sur lui – situation où il peut néanmoins compter sur la solidarité des autres enfants, c’est à dire de ses pairs –, mais il se trouve bien plutôt dans la situation par définition sans espoir de quelqu’un appartenant à une minorité réduite à une personne face à l’absolue majorité de toutes les autres. […] L’enfant n’a donc pas été libéré, mais soumis à une autorité bien plus effrayante et vraiment tyrannique : la tyrannie de la majorité. » Ce qu’illustrent, de manière particulièrement saillante, les bribes chaotiques de société qui tentent de se reconstruire sous la caméra d’Ammaniti.
  • Dans ce monde, il n’y a finalement que deux possibilités. Les enfants sont « soit livrés à la tyrannie de leur groupe […] duquel ils ne peuvent s’échapper pour aucun autre monde, car le monde des adultes leur est fermé » ; soit, comme le choisit Anna, ils sont « livrés à eux-mêmes », condamnés à l’exil. Notre monde, bien sûr, n’en est pas encore arrivé là. Mais ce sont bien, dans une certaine mesure, ses peurs face au sacre de « l’enfant roi » qu’Anna nous donne à voir.

 

Les six épisodes de la mini-série Anna sont visionnables gratuitement, et dans leur intégralité, sur le site officiel de la chaîne Arte.