Entretien

Annie Le Brun : “La passion amoureuse nous désarme absolument”

Temps de lecture : 11 min

Annie Le Brun : “La passion amoureuse nous désarme absolument”

Annie Le Brun. © Richard Dumas pour PM.

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du Hors-série n°61 de Philosophie magazine « L’amour au XXIe siècle », en kiosque le 20 juin 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Poète et essayiste, Annie Le Brun revient sur le thème souterrain qui parcourt toute sa réflexion : l’amour, indéfinissable parce que toujours singulier. Rencontre avec l’autrice de L’Infini dans un contour (Bouquins, 2023).

 

Peut-on tenter une définition de l’amour ?
Annie Le Brun : Sans doute pas car, à chaque fois, il était une fois. Comme dans les contes. La mystérieuse raison en est la rencontre singulière de deux singularités, prenant pareillement le risque d’accueillir l’autre au plus profond de soi. Le secret des amants est que, à la lumière de cette altérité, chacun s’y découvre une souveraineté jusqu’alors impensée. Je ne connais que l’image poétique pour rendre compte de ce ­surgissement de l’improbable.

 

Quelle analogie tirer entre la passion amoureuse et l’art poétique ?
Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit du ­surgissement simultané d’une lumière et d’un espace, lié au rapprochement de deux réalités distantes. C’est le poète Pierre Reverdy qui, le premier, a vu que « l’image ne peut naître d’une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique. » D’ailleurs, si André Breton, reprenant cette définition dans le premier Manifeste du surréalisme, insiste sur l’effet de surprise de l’image poétique, Reverdy en attend un bouleversement sensible lié à la nouvelle force éclairante qui en résulte. C’est en ce sens que vaut l’analogie que je fais avec la ­rencontre amoureuse.

 

Ce lien souterrain entre deux entités distantes préexiste-t-il à la rencontre, comme une affinité secrète que celle-ci viendrait mettre à jour, ou est-il le fruit même de la rencontre ?
On peut imaginer l’existence d’affinités ­inconscientes à l’origine de ce que l’amour transfigure. Ma vie durant, je n’aurai cessé de me demander comment se fait le passage du désir à l’amour. De toute façon, impossible de nier que le désir en est l’énergie première, toujours à même d’emporter vers le plus imprévisible. Seulement, l’amour commence quand s’y découvre une liberté jusqu’alors inconnue mais qui ne se paye pas au prix de la liberté de l’autre. Au contraire, le secret de l’amour est que la liberté de l’un garantit soudain celle de l’autre, elle l’accroît même. C’est pourquoi je considère la passion amoureuse comme la première utopie réalisée. Car l’amour n’enferme pas dans les cycles répétitifs du désir. Avec lui, d’autres mondes se mettent en place qu’on n’avait pas vus jusqu’alors mais dont la richesse insoupçonnée est ­indissociable d’une ­perception multipliée. Car tout ­recommence, l’amour apportant alors la preuve éblouissante du complot que chaque être fomente avec le monde, soudain révélé par le secret partagé qui lie ce qu’il est à tout ce qu’il n’est pas. Paradoxalement, la singularité de chacun des amants se trouve exaltée de se découvrir à travers cet enchevêtrement de vies qui nous situe à la fois en nous et hors de nous.

 

On dit d’ailleurs de l’amoureux qu’il est « éperdu » – perdu et transfiguré. C’est l’un de vos mots favoris !
Oui, parce que c’est un mot qui ne connaît ni la mesure ni la bassesse et qui, de ce fait, ouvre la perspective d’une échappée contre le néant, seule susceptible de transfigurer nos jours et nos nuits. André Breton ne parle pas d’autre chose à la fin du poème Sur la route de San Romano : « L’étreinte poétique comme l’étreinte de chair / Tant qu’elle dure / Défend toute échappée sur la misère du monde. » Car le pari amoureux est aussi combat contre la force des choses.

Cet article est réservé aux abonnés