Rencontre avec l’écrivain Jean-Philippe de Tonnac

Apprendre à mourir avec Rainer Maria Rilke

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Apprendre à mourir avec Rainer Maria Rilke

Jean-Philippe de Tonnac. ©Despatin & Gobeli/opale.photo ©Le bois d’Orion

Écrivain, journaliste, Jean-Philippe de Tonnac a appris il y a quatre ans qu’il était atteint de la maladie de Charcot. Il raconte la manière dont il a composé avec cette maladie implacable dans un essai à paraître à la rentrée chez Albin Michel. En attendant, Jean-Philippe de Tonnac a réalisé un rêve : il vient de publier Pèlerinage vers la Rose, un livre sur le poète allemand Rainer Maria Rilke qu’il voulait écrire depuis dix ans et qui se lit comme une initiation à la mort. Nous en parlons ensemble.


C’est au Nazir, un café au bas de la Butte-Montmartre, que je retrouve Jean-Philippe de Tonnac, mince, à peine gêné pour ôter sa veste, très souriant comme à son habitude. Je lui confie que j’ai un problème avec les Élégies de Duino de Rilke : j’ai beau avoir essayé de lire ce recueil de nombreuses fois, il me manque les clés, je n’y entre pas, je trouve ça trop allégorique et crypté, avec cette référence au personnage de l’Ange qui ne me parle guère. Cela amuse Jean-Philippe de Tonnac qui lui a lu toutes les œuvres de Rilke, mais aussi tout ce qui s’est écrit sur l’écrivain allemand. Loin de se vexer, il accepte de me guider.

Quelle révélation est à l’origine du Pèlerinage vers la rose, que de Tonnac vient donc de publier chez un petit éditeur, Le Bois d’Orion ? « Tout a commencé en 2015, m’explique-t-il. J’ai vécu avec une femme qui m’a appris à chercher des images dans des banques de données, et je le fais régulièrement, je me mets en quête de tableaux ou de photographies peu connues. Un matin où je me livrais à cette activité de pêcheur de perles, je tombe en arrêt devant la photographie d’une église en noir et blanc. L’image n’est même pas très jolie, pourtant elle m’hypnotise durant de longues minutes. La légende m’apprend que c’est l’église de Rarogne dans le Valais, en Suisse, un village dont je n’ai jamais entendu parler. Je tape le nom dans mon moteur de recherche, et je découvre que c’est là qu’est enterré Rainer Maria Rilke, or à l’époque je ne connais de lui que les Lettres à un jeune poète, comme tout le monde. Cela aurait pu en rester là, mais j’appelle un ami suisse et je lui dis que nous devons, l’été prochain, louer une maison pour passer une semaine à Rarogne. Je m’entends lui dire cela, dans un état second, sans comprendre ce qui m’arrive. Une semaine plus tard, bizarrement, mon ami m’apprend qu’il a loué une maison pour sa famille et moi. Là-bas, je me rends sur la tombe de Rilke, qui porte cette épitaphe : “Rose, rose, ô pure contradiction, volupté de n’être le sommeil de personne sous tant de paupières.” Pas mal. Mais là, il se passe un truc : je pose la main sur la pierre et je sens, personne n’est obligé de me croire, une décharge électrique qui passe dans mon bras et qui monte à ma tête, me plongeant brièvement dans la nuit. Et je reçois le commandement d’entrer dans l’œuvre de Rilke. Ce jour-là, j’ai rencontré l’écrivain que je cherchais depuis toujours. »

Plus qu’un tas d’os ?

Ce qu’il y a de bien avec les expériences mystiques, c’est qu’elles sont au-delà des explications et des justifications. De Tonnac n’a pas l’air de raconter une histoire fabriquée, ce n’est du reste pas son genre : il me fait entrer dans sa perception du monde. Le Pèlerinage vers la Rose est d’ailleurs le récit d’un mouvement qui emmène les personnages, de façon magnétique, vers la tombe de Rilke. Mais de Tonnac considère-t-il vraiment qu’il y a dans cette tombe autre chose qu’un squelette, un tas d’os ? « En Inde, on brûle tous les cadavres sauf ceux des êtres réalisés, qu’on enterre. C’est une sorte d’indication : un corps qui a été travaillé, par un pratiquant qui emploie sa vie à sa propre transformation, est soustrait à la destruction par les flammes. C’est un corps vivant. » 

Est-ce là une expression métaphorique ? « Oui et non. Ceux qui font le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle ou vers la tombe de Charbel Makhlouf au Liban, voyage que j’ai effectué, ne vont pas à la rencontre d’un tas d’os. Il s’agit d’autre chose. Il reste une part non détachable de celui qui a habité le corps dans le tombeau, et c’est pourquoi le lieu de sa tombe prend une signification spéciale. D’ailleurs, il s’est écoulé 65 ans avant que le corps de Charbel n’entre en putréfaction. » 

Je demande à de Tonnac s’il peut traduire ses propos dans un langage plus rationnel. « La poésie de Rilke tourne autour de la figure de l’Ange. L’Ange est là pour donner la mesure de ce que Rilke appelle les deux royaumes, la vie et la mort. Notre mission spirituelle, avant de mourir, est de ne plus faire la différence entre l’un et l’autre. Il faut considérer qu’il y a de la vie dans la mort, et vice versa. C’est-à-dire que notre mission au cours de notre existence est de nous réapproprier notre mortalité, alors que nous vivons dans une civilisation qui en fait un interdit et un tabou. Celui qui, parmi les humains, arrive à penser que la vie et la mort ne forment qu’une seule réalité, dont l’une est le revers de l’autre, se hausse à la hauteur de l’Ange. L’Ange le fait avec un naturel indiscutable. » 

C’est précisément le sujet des vers de la première élégie de Duino (lire l’extrait ci-dessous), qui décrit un départ par lequel nous nous sentons « n’habiter plus la terre », « lâcher notre propre nom, ainsi qu’un jouet brisé », « ne pas désirer plus avant nos désirs ». La première élégie de Duino porte sur la partance du mourir, sur le déliement des ancrages terrestres, sur une attente d’éternité qui fait que l’on se retrouve soudain projeté sur un autre plan, en compagnie des anges.

Les bons et les mauvais morts

« Ceci n’est pas sans rapport avec le travail de l’anthropologue Sandrine Chenivesse sur la tradition des mal-morts en Chine, dans son essai La Forteresse des âmes. Selon cette tradition, il y a deux catégories de morts : il y a ceux qui soldent les comptes et qui s’en vont, et ceux qui sont en instance de partir, mais qui ont trop de choses à régler, qui restent comme accrochés aux vivants, qui les tourmentent. Ce sont les mal-morts, autrement dit les fantômes. Rilke appartient évidemment aux éveillés, aux réconciliés, à la première catégorie. Mais l’héroïne de mon livre, Paula Modersohn-Becker, jeune artiste peintre morte trop tôt, à 31 ans, est une mal-morte. Elle n’a pas eu le temps d’aller au bout de son art, qui était immense. Rilke l’avait connue et a écrit sur son décès un texte bouleversant, ‘‘Requiem pour une amie’’. Plus largement, Rilke était obsédé par les jeunes gens talentueux emportés avant d’avoir pu se réaliser, déployer leur art. La fin de la première élégie comporte une allusion à Linos, qui dans la mythologie grecque était un adolescent imbu de son talent, qui se comparait à Apollon, et que celui-ci a foudroyé par vengeance. Dans mon livre, je mets en scène le fantôme de Paula qui se rend sur la tombe de Rilke. » 

En prenant le TGV et en s’arrêtant au Starbucks de Lausanne ? « Oui, pourquoi pas. » C’est vraiment énigmatique, dis-je. « Oui, confirme de Tonnac, et c’est d’autant plus méritoire de m’avoir proposé cet entretien pour Philosophie magazine ! » 

Nous rions. Le discours ésotérique ou spirituel est sans doute un moyen pour approcher autrement la réalité. La philosophie aurait tendance à préférer la voie de l’argumentation rationnelle à ces points de contact avec le surnaturel et les arrière-mondes. Mais l’humanité n’a-t-elle pas toujours cultivé ces points de contact ?

Comment de Tonnac se sent-il après être allé au bout de son rêve, avoir enfin terminé ce livre sur Rilke ponctué de citations finement choisies qui lui a demandé un immense travail ? « Paradoxalement, j’ai rarement été aussi serein. J’ai le sentiment d’un devoir accompli. Pour moi, l’incarnation a été un souci toute ma vie. J’ai fait de l’anorexie, je n’acceptais pas mon corps, j’étais mal dans ma peau, j’ai souffert physiquement. Et maintenant qu’il ne me reste plus que peu de temps à vivre, je vois surtout ce que la vie a de merveilleux, ce que l’incarnation offre de beau. C’est en partie à Rilke que je dois cette lumière. C’est au moment de mourir que culmine mon amour de la vie. »


Extrait de la première des “Élégies de Duino” (1923)

« Sans doute est-il étrange de n’habiter plus la terre,
de n’exercer plus des usages à peine appris,
aux roses et à tant d’autres choses, précisément prometteuses,
de n’accorder plus le sens de l’humain avenir ;
ce que l’on était, entre des mains infiniment peureuses,
de ne l’être plus, et même de lâcher
notre propre nom, ainsi qu’un jouet brisé.
Étrange, de ne pas désirer plus avant nos désirs,
étrange, que dans l’espace, tout ce qui correspondit
voltige, délié. La mort est dure, oui,
et que n’y faut-il rattraper avant
que l’on y sente un peu d’éternité. Mais les vivants
font tous l’erreur de distinguer trop bien.
Les anges (dit-on), eux, ne savent souvent point
s’ils vont parmi des vivants ou des morts. Le courant éternel
entraîne tous les âges par les deux empires.
Ici et là, sa rumeur les domine.

À tout prendre, ils n’ont plus besoin de nous, les élus de la mort précoce ;
on se sèvre des choses terrestres, doucement, comme du sein
maternel on se détache en grandissant. Mais nous
avons besoin de mystères si grands,
pour qui l’heureux progrès si souvent naît du deuil,
sans eux pourrions-nous être ?
Est-ce en vain que jadis la première musique
pour pleurer Linos osa forcer la dureté de la matière inerte ?
Si bien qu’alors, dans l’espace effrayé,
que, jeune et presque dieu, il quittait pour toujours,
le vide, ébranlé, connut soudain la vibration
qui nous devint extase, réconfort, secours. »

(Traduction de Maurice Betz)

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