Arendt, écolo ?

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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Arendt n’est pas vraiment connue pour ses réflexions profondes sur la nature. Pourtant, entre les lignes, sa pensée ouvre quelques pistes pour affronter la crise environnementale.

Commençons par l’évidence : contrairement à son ami Hans Jonas, penseur pionnier de l’écologie, Arendt parle peu de nature. Sa grande affaire, ce sont les humains : l’action éphémère par laquelle l’individu ouvre un nouveau commencement, et les œuvres qui aménagent un monde durable. Le temps de la nature est autre. Arendt « met l’accent sur sa circularité, sa répétition », résume le philosophe David Macauley dans Minding Nature (1996). Tout change dans la nature, mais tout revient sans cesse. C’est le temps de la succession anonyme des générations au sein de l’espèce, des saisons qui se succèdent inexorablement, des nécessités vitales, organiques, du besoin impersonnel sans cesse renaissant, et de sa satisfaction sans fin. « La vie est un processus qui partout épuise la durabilité, [...] jusqu’à ce que la matière morte, résultante de petits cycles vitaux individuels, retourne à l’immense cycle universel de la nature, dans lequel il n’y a ni commencement ni fin, où toutes choses se répètent dans un balancement immuable, immortel. » Le monde est une barrière qui sépare et protège l’homme de « la sublime indifférence d’une nature vierge dont l’écrasante force élémentaire […] oblige à tourner sans répit dans le cercle de [la] biologie. » Il rend possible une bios, vie libre pleinement humaine affranchie de la tyrannie des exigences vitales opposée à la zoé, la vie animale. « Arendt, semble-t-il, exclut la liberté de la nature », continue Macauley. 

Répudier la Terre 

Impossible de savoir ce que la philosophe aurait pensé des activistes réguliers qui barbouillent de soupe ou éventre, ici ou là, des toiles pour alerter sur l’état de la Terre. Mais on peut l’imaginer dubitative quant au modus operandi. Il faut pourtant regarder au-delà de cette première impression. Le début de Condition de l’homme moderne (1958) est consacré, remarque David Macauley à l’« aliénation de la Terre ». Si elle parlera longuement, ailleurs, de l’ « aliénation du monde », c’est bien de l’éloignement, du « devenir étranger » de notre planète bleue – « quintessence de la condition humaine » – dont il est question. Qu’est-ce à dire ? 

Évoquant le lancement de Spoutnik 1 en 1957, Arendt y voit le symbole d’une rupture majeure qui laisse entrevoir, au bout de la modernité, la « répudiation [...] d’une Terre Mère de toute créature vivante ». La Terre est devenue une « prison ». L’environnement terrestre enveloppe et soutient notre existence. Nous en avons besoin pour vivre. Il n’est pas notre création, il nous est donné. D’aucuns en tireraient quelque gratitude. Pour l’homme moderne, cette dépendance est vécue comme une dépossession insupportable. L’individu moderne, note Arendt, tend à « en vouloir à tout ce qui est donné, même sa propre existence – à en vouloir au fait même qu’il n’est pas son propre créateur ni celui de l’univers ». Il renie sa condition d’ « être naturel vivant sur terre », « lié à tous les autres organismes vivants » et à la Terre. 

Échapper à la Terre, s’installer en orbite dans un habitacle artificiel, est une manière de réparer la blessure narcissique d’un homme qui, fantasme de toute-puissance « divine », voudrait faire, de toute chose, le produit de sa volonté. Là-haut, l’homme regarde la Terre comme un objet qu’il peut maîtriser de l’extérieur. Est « atteint et acquis [un] pouvoir absolu sur son habitat terrestre ». Est atteinte, en même temps, une souveraineté sur ses conditions de vie. « L’astronaute lancé dans l’espace extra-terrestre et emprisonné dans une capsule remplie d’instruments » est « la symbolique incarnation [d’un] homme » délié qui ne rencontre plus « jamais autre [chose] que lui-même et les choses faites par l’homme », un homme coupé du « monde non humain qui l’environne ». 

La conquête spatiale est révélatrice d’une hubris de l’homme moderne ivre de liberté qui se rêve entièrement inconditionné – absolument indépendant, ou dépendant seulement de ce que les hommes ont eux-mêmes créé : la concrétisation d’un désir ardent d’échapper à « l’absence d’autosuffisance » qui nous caractérise. La conquête spatiale n’est qu’un aspect, dans cette « tentative de s’emparer de la nature de telle sorte qu’on puisse lui prescrire sinon les lois », de cette « émancipation par rapport à ce qui est seulement donné dans la nature ». Car même perdu dans un habitacle à des milliers de kilomètres, l’homme reste animé d’une vie, dépendant d’une vie qui, donnée à la naissance, le relie encore au berceau terrestre du vivant. Le fantasme de libération, alors, prend une autre direction : la maîtrise de la vie elle-même. Il faut « rendre la vie “artificielle” elle aussi », afin de « couper le dernier lien qui maintient encore l’homme parmi les enfants de la nature. C’est le même désir d’échapper à l’emprisonnement terrestre qui se manifeste dans les essais de création en éprouvette », dans les projets eugénistes de décider d’avance les caractères imprévisibles de l’enfant comme, aussi, dans les entreprises d’édition génétique. 

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