Arendt, Eichmann et la banalité du mal
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Cet article est issu du Hors-série n°66 de Philosophie magazine « Hannah Arendt. Comprendre, résister, espérer », en kiosque le 24 juillet 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Au « mal radical » par lequel elle désignait ce qui était advenu avec la Shoah, Hannah Arendt a préféré, après avoir assisté au procès Eichmann, le concept de « banalité du mal » : l’idée que les agents de la Solution finale étaient des hommes médiocres incapables de pensée réflexive, et donc de « sentir qu’[ils faisaient] le mal ». Loin de les absoudre, la philosophe insiste au contraire sur ce que cette « normalité » a d’absolument terrifiant.
Nous sommes le 10 avril 1961. Hannah Arendt arrive à Jérusalem pour suivre le procès d’Adolf Eichmann, l’un des artisans de la Solution finale, capturé un an plus tôt à Buenos Aires par une équipe du Mossad. Dix ans auparavant, la philosophe juive allemande devenue américaine a publié la première grande somme sur le totalitarisme (Les Origines du totalitarisme). L’ancienne élève de Heidegger, Jaspers et Husserl est envoyée comme correspondante par The New Yorker. Elle a fait de ce voyage une affaire personnelle : « Assister à ce procès est une obligation que je dois à mon passé. » Elle qui se sent « l’obligée du monde » en a été chassée. Elle a perdu dans l’épreuve famille, carrière, amis : Walter Benjamin, avec qui elle a fraternisé à Paris, a été poussé au suicide à la frontière espagnole, Heidegger, son maître en philosophie devenu son amant, s’est converti au régime. Les concepts qu’elle a forgés dans Les Origines du totalitarisme (terreur, idéologie, loi du mouvement) ne permettent pas vraiment d’expliquer la « face intérieure » de la domination totalitaire, la manière dont les acteurs du régime ont activé, dans leur for intérieur, la loi du crime devenue loi commune.
Animée par une réelle passion de comprendre, elle va entamer avec le personnage d’Eichmann un véritable duel, une sorte de combat intellectuel où l’ironie et l’intelligence vont joindre leurs forces pour tenter de vaincre la médiocrité et la malignité de ce bourreau d’un nouveau genre, de ce « bureaucrate » de l’extermination. Résister aux « sombres temps », soutient-elle, cela ne signifie pas seulement « préserver un minimum d’humanité dans un monde de plus en plus inhumain », c’est aussi « chercher à comprendre l’inhumain, et même se réconcilier en pensée avec les monstruosités intellectuelles et politiques d’un temps disloqué » (Vies politiques, Gallimard, 1974). Mais peut-on se réconcilier avec cette réalité-là ? Peut-on comprendre, et pas seulement condamner, un criminel comme Eichmann ? Et, à travers lui, le processus qui a conduit les esprits les plus brillants de la plus brillante des nations européennes à mettre leur zèle et leur génie au service de la barbarie ?
Deux ans plus tard, au terme d’un procès qui aura fait émerger la Shoah comme événement central de l’histoire, The New Yorker publie en cinq livraisons, du 16 février au 16 mars 1963, un reportage qui prend une ampleur inattendue. Publié quelques semaines après sous la forme d’un livre, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal produit l’effet d’une bombe. Hannah Arendt mêle à son récit du procès une critique véhémente de la manière dont Israël a instrumentalisé l’événement et propose une analyse inattendue du cas Eichmann, dépeint comme un personnage terne et insignifiant. Qui plus est, elle fait remonter une accusation « scandaleuse » à l’endroit des représentants des communautés juives d’Europe, censés avoir coopéré avec les autorités nazies à la mise en œuvre de la Solution finale. Elle a enfin l’audace de proposer un concept polémique, celui de « banalité du mal », pour détruire l’image monstrueuse et démoniaque du nazi et en faire l’incarnation de « l’absence de pensée » chez l’homme. Il n’en fallait pas moins pour qu’une controverse virulente surgisse, qui va dresser contre ses thèses une partie de la communauté juive mondiale, des historiens et des intellectuels américains, mais également les plus proches amis d’Arendt, comme Gershom Scholem, le grand intellectuel israélien, ou Hans Jonas, l’ami connu sur les bancs de l’université allemande et retrouvé à New York après guerre. La presse mondiale s’en fait l’écho. En France, Le Nouvel Observateur ira jusqu’à titrer : « Hannah Arendt est-elle nazie ? » L’enjeu de la controverse ? Rien moins que la compréhension de la nouvelle barbarie surgie avec le nazisme.
Le procès d’un homme
Dès le début, Arendt est choquée par l’allure théâtrale et spectaculaire que prend le procès – il se tient dans une salle des fêtes, la Maison du peuple de Jérusalem, aménagée en tribunal. Ben Gourion, par la voix grandiloquente du procureur Gideon Hausner, entend y délivrer une leçon politique à l’usage des jeunes générations : la Shoah est la conséquence logique de la haine millénaire vis-à-vis des Juifs, soumis et sans défense, à laquelle seule la création d’Israël a offert une issue. À travers Eichmann, placé tel un démon dans une cage de verre et transfiguré en grand architecte de la Solution finale, c’est le procès de la figure cataclysmique d’un mal sempiternel qu’il s’agit de faire. Or ce procès n’est pas celui du nazisme ou du mal en général, mais d’un homme, dont il s’agit de déterminer précisément la responsabilité. Arendt ne met pas en question les fondements juridiques du procès. Au contraire. Contre ceux, comme Karl Jaspers ou Martin Buber, qui soutiennent qu’Israël ne peut pas parler au nom des Juifs du monde entier et devrait s’en remettre à un tribunal pénal international pour juger des crimes « qui se situent au-delà de ce que peut atteindre la juridiction légale d’un seul État », elle défend le droit de l’État hébreu de rendre justice. « C’est la seule instance politique que nous possédions. [...] Israël a le droit de parler au nom des victimes parce que la plupart d’entre elles vivent actuellement en Israël comme citoyens. » Légitime, même s’il a été rendu possible grâce à un kidnapping, le procès nous confronte à des crimes que l’on ne peut ni punir ni pardonner. « C’est précisément ce qui rend le procès lui-même excitant », ajoute-t-elle. Et puis, admet-elle à mesure que les rescapés défilent à la barre pour raconter : « Même si au bout du compte on en reste là, le fait qu’un simple quidam, qui sinon n’en aurait jamais eu l’occasion, puisse dire en dix phrases haut et fort, sans aucun pathos, ce qui s’est passé, ça vaut le coup. »