Cinéma

Arieh Worthalter : “Les images peuvent pousser les gens à se sentir beaucoup plus seuls”

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Arieh Worthalter : “Les images peuvent pousser les gens à se sentir beaucoup plus seuls”

Arieh Worthalter. © Philippe Matsas/Leextra via opale.photo

César du meilleur acteur en 2024 pour Le Procès Goldman, Arieh Worthalter incarne un garde-frontière aux accents oniriques dans Le Chasseur de baleines, film russe de Philippe Youriev qui sort en salles ce mercredi. Entretien avec un esprit aussi introspectif qu’aventureux. 


 

Dans Le Chasseur de baleines, tourné à l’été 2019, vous interprétez un garde-frontière américain qui patrouille dans le détroit de Béring. Comment avez-vous rejoint ce projet tourné à l’autre bout du monde ?

Arieh Worthalter : Une partie de la production était belge et cherchait un acteur qui parlait anglais. On a donc pensé à moi puisque je suis belge et bilingue ! Le tournage s’est déroulé dans le village russe de Lorino, dans la région de Tchoukotka, en face du détroit. L’Alaska est à moins de 200 kilomètres. Rien que le voyage pour m’y rendre était dingue. Il fallait plusieurs visas – même pour les Russes, un visa spécial est nécessaire pour s’y rendre, la frontière américaine étant très proche. Après avoir pris trois avions, j’ai été accueilli à l’aéroport par un homme en civil qui m’a confisqué mon passeport. Je me suis dit qu’il était des services secrets... Il m’a interdit d’aller me promener. Ça m’a frustré au début, mais quand j’ai vu le nombre de grizzlis qui se baladaient dans la nature, je me suis dit qu’au fond, ce n’était pas plus mal.

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Le tournage était assez rudimentaire, chacun mettait la main à la pâte, je dormais dans un petit appartement qui appartenait à un habitant. J’ai adoré ça. On suivait les chasseurs de baleine sans arrêt. On sillonnait la toundra dans des 4x4 énormes ou bien on naviguait dans des petits hors-bord en aluminium. Parfois, on débarquait sur une île pour y tourner une séquence... C’était assez idyllique. J’aime quand c’est un peu l’aventure, un peu dur, un peu froid.

“Ce garde-côte pourrait ne pas exister. Il y a quelque chose de spirituel chez lui, comme s’il penchait vers le fantôme”

 

Votre personnage, un garde-côte qui ne porte pas de nom, tombe nez-à-nez avec Liochka, un jeune homme russe qui tente de fuir vers les États-Unis. Que raconte, selon vous, cette rencontre entre deux êtres que tout oppose ?

Liochka, le héros du film, tente d’échapper à la police après avoir asséné un coup violent à un ami. Mais il y a quelque chose d’un peu plus trouble, chez lui. Je crois qu’il souhaite échapper aux siens, tout simplement... Sa rencontre avec mon personnage témoigne sans doute du fait qu’il existe une humanité commune. En tant qu’humains, nous comprenons que nous partageons certaines valeurs même quand nous n’arrivons pas à communiquer. Cela dit, le garde-frontière que j’interprète a également quelque chose d’immatériel, d’onirique. Le réalisateur Philippe Youriev l’a pensé comme cela. Ce garde-côte pourrait ne pas exister. Il y a vraiment quelque chose de spirituel chez lui, comme s’il penchait vers le fantôme. D’ailleurs, dans la dernière image où j’apparais, avec le bateau qui largue Liochka quelque part sans qu’on sache trop où, une dimension mystique se dégage.

 

Vous parlez cinq langues couramment : français, néerlandais, anglais, hébreu et espagnol. Votre accent américain est parfait. Comment l’avez-vous acquis ?

Je ne sais pas s’il est parfait ! Mais j’ai effectivement grandi avec beaucoup de langues. Arrivé à dix ans, j’en parlais déjà quatre. Les accents, vous savez, ça va vite. C’est de la musique. Ensuite, j’ai un peu vécu au Canada anglophone, en Colombie-Britannique. J’ai pas mal baroudé et perfectionné mon anglais au fil des voyages. Pour Le Chasseur de baleines, j’ai quand même dû demander un peu d’aide pour être sûr que je ne disais pas n’importe quoi !

 

Les deux personnages ne parlent pas la même langue, eux, mais ils semblent se comprendre. Pensez-vous que tout soit communicable, entre êtres humains ?

Je ne sais pas... Pour pouvoir communiquer, je crois qu’il faut d’abord être capable de cerner ce que l’on a à dire. Or on n’est pas toujours au fait de ce qu’on pense, de ce qu’on croit ou de ce qu’on ressent. Par ailleurs, certaines personnes peinent à partager leur vision du monde car elles en ont peur ou bien honte. Il y a quelques années, j’ai fait un voyage en Arménie et Géorgie en VTT. C’était très dur de communiquer. La vision du monde, je ne la partageais pas par les mots mais par des gestes. Dans ces moments, quelqu’un lit ta vision du monde selon comment tu prends soin de ton vélo, comment tu as caressé sa chèvre ou comment tu manges à sa table.

 

Dans le film, Liochka tombe amoureux d’une actrice qui s’exhibe sur une plateforme en ligne et dont il pense qu’elle vit aux États-Unis. En fuyant vers l’Alaska, il tente aussi de rejoindre son désir... Est-ce qu’il fait fausse route, selon vous ?

Les États-Unis ont longtemps représenté à la fois le désir et l’illusion d’un « ailleurs ». C’est ça qui est troublant avec ce pays, ou qui l’était jusqu’à récemment, disons. C’est une terre où apparemment tout est possible, où apparemment l’on peut vivre comme on veut, où apparemment les fantasmes qui nous ont été offerts à travers le magnifique plan Marshall [rires] nous permettent de rêver. Et en même temps, c’est l’endroit où les êtres se fracassent. Après, il y a quand même une saturation, chez Liochka. Il étouffe, il veut partir explorer le monde. Et c’est OK, on a le droit de vouloir explorer le monde. Ça ne veut pas dire que chez nous, c’est nul. On a juste l’appel du grand large. Chez Liochka, cet appel prend les traits d’une fille qui est certes une image, mais qui nous est vendue comme l’incarnation de ce que l’on doit désirer.

“L’isolement ne nous guettait-il pas avant l’arrivée des réseaux sociaux ? À quel point les valeurs socio-économiques du XXe siècle nous y ont-elles poussé de force ?”

 

Dans quelle mesure la technologie aggrave-t-elle l’isolement des êtres, comme Liochka semble en être victime ?

Avec les pratiques sexuelles en ligne ou les robots conversationnels, l’isolement nous guette, c’est sûr. Mais je me demande s’il ne nous guettait pas déjà avant l’arrivée des réseaux sociaux. À quel point les valeurs socio-économiques du XXe siècle nous ont-elles poussé de force dans cet isolement ? L’énergie qu’il faut déployer pour faire exister le lien social ne semble pas compatible avec ce qu’il faut pour faire « marcher la machine ». Donc on s’isole. À titre personnel, je n’utilise pas les réseaux sociaux. Je remarque juste, sans juger, que notre manière de communiquer a changé. On échange du texte, des photos, des vidéos. C’est-à-dire qu’on se met toujours en scène, même si c’est pour dire « j’arrive dans dix minutes ».

Le cinéma doit probablement aussi avoir sa part de responsabilité là-dedans. Le cinéma, c’est une industrie qui produit des images, et ces images, je crois, poussent parfois les gens à se sentir beaucoup plus seuls. On voudrait devenir quelqu’un d’autre physiquement, se transformer en héros. Ces désirs-là naissent de douleurs profondes que l’on n’arrive plus à traiter collectivement. À l’origine, le théâtre, c’est une thérapie collective. On pointe un sujet, on se réunit et on en discute. Aujourd’hui, une partie du cinéma ne joue plus ce rôle. Les films se contentent de répondre à des stimuli un peu bas de gamme. 

 

Peut-on tomber amoureux d’une image vidéo ou de ChatGPT, selon vous ?

J’aimerais vous dire que ce n’est pas possible, mais en réalité je n’en sais rien. Des gens disent qu’ils sont amoureux de robots conversationnels... Peut-être que la manière dont on tombait amoureux, avant les nouvelles technologies, c’était déjà la même faille à l’œuvre. Je pars du principe que je veux faire confiance au champ des possibles. Si quelqu'un dit que c’est possible, alors je respecte, je m’accommode, tout en posant mes limites. Il faut quand même trouver une manière de faire de la place au parcours des gens, tant que cela nous empêche pas de vivre le nôtre.

 

Le film a été tourné en août 2019. Le monde a beaucoup changé, depuis : guerre en Ukraine, guerre entre Israël et le Hamas, rapprochement Trump-Poutine... Quel regard portez-vous sur l’actualité ?

C’est compliqué. Le présent est chaotique. Mais tout change si vite et peut rechanger si vite... À l’heure où je vous parle, on observe déjà des répercussions du discours de Trump à Davos. L’Inde et l’Union européenne se rapprochent, les Anglais se réorientent vers les Chinois... Est-ce que les Américains tournent le dos à l’Europe, ou est-ce qu’ils montrent plus franchement ce qui est à l’œuvre depuis un certain moment ? L’histoire de Trump, c’est notre histoire aussi. L’Europe a établi un certain mode relationnel avec le reste du monde. Et aujourd’hui, on se retrouve comme une punaise qui se fait écraser entre l’index et le pouce. C’est étrange. En ce moment, je lis l’historien Henry Laurens, son Histoire de la Palestine, qui est fantastique. Je me dis qu’on devrait parfois s’asseoir autour d’une table et ressentir les choses, plutôt que de penser. Qui sait ce qui peut nous arriver ?

 

Le Chasseur de baleines, de Philippe Youriev, avec Vladimir Onokhov, Vladimir Lioubimtsev, Kristina Asmus et Arieh Worthalter, est actuellement à l’affiche.