Entretien

Arnaud Villani : “Deleuze avait besoin de respirer en pensée et de faire respirer la pensée”

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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Comment se repérer dans l’édifice deleuzien ? Quel est le cœur de cette pensée qui s’éclate en une infinité de directions ? Le philosophe Arnaud Villani propose quelques clés pour comprendre la « logique irrationnelle », « extrême et sans rationalité » d’une pensée en système. 

 

Comment avez-vous découvert Deleuze ?

Arnaud Villani : Je n’ai pas été son étudiant. Il déclenchait, paraît-il, une sorte d’envoûtement tout en laissant largement la parole. Je l’ai découvert en le lisant. J’ai été frappé car, à chaque fois qu’il parlait d’un roman anglo-américain, il développait une lecture qui rejoignait profondément la mienne : attentive, précise, mais aussi émouvante. Je l’ai rencontré à plusieurs reprises, et j’ai longtemps correspondu avec lui. Quelque chose dans la similarité de nos vies me touchait. J’ai commencé à être asthmatique à l’âge de 7 ans. Deleuze souffrait de très lourds problèmes respiratoires. Je comprends très bien ce qu’il pouvait vivre jour après jour : l’impression terrassante de manquer d’air. De mon côté, lors de mes pics d’asthme, j’étais par exemple incapable de lire Proust, écrivain admirable et asthmatique dont chaque ligne est marquée, pour moi et dans ces moments-là, d’une densité étouffante. De ce point de vue, et du côté d’une sensibilité aux ambiances, Deleuze était pour moi comme un frère. C’est pour cette raison, me semble-t-il, qu’il avait besoin d’une liberté totale dans la pensée – besoin de respirer en pensée et de faire respirer la pensée. J’ai décodé dès le début cette particularité, intellectuellement et intuitivement. Et dans mes propres ouvrages, j’ai essayé de tirer de toutes ces considérations subtiles et entremêlées quelque chose qui me et nous concerne dans la vie même, la philosophie étant d’abord une attitude.

 

Est-ce pour libérer la philosophie que Deleuze en fait une « création de concepts » ?

 La philosophie est en effet, chez lui, une « création de concept ». Mais il ne s’agit pas de faire n’importe quoi, de créer pour créer, de publier pour publier. La création de concept n’est pas une affaire arbitraire. Il y a, chez Deleuze, un extraordinaire foisonnement de concepts, mais il n’est pas pour autant un rhétoriqueur qui cherche à briller par des raisonnements sophistiqués et des néologismes étonnants. On crée des concepts pour répondre à quelque chose qui nous met en demeure de penser, qui nous interpelle – pour répondre à un problème qui surgit ou qui insiste, inaperçu, sous les habitudes sclérosées du penser. On crée des concepts pour donner forme à la « cépée » du nouveau. Si Deleuze invente des concepts, c’est pour nous rapprocher de la vie, libérer notre saisie du quotidien. La vie, en tant qu’usine d’énergie, est au cœur de son travail. Nous ne la respectons pas assez, dit-il à la fin de L’Anti-Œdipe. La vie est pure merveille si on apprend à la regarder et à l’apprécier. Étonnant, en apparence, de la part de quelqu’un qui souffre autant ? Ou peut-être, au contraire, pas si étonnant !

 

“Deleuze nous rapproche de la vie courante et nous fait voir ce que nous n’en voyons jamais. Il nous enseigne ce qui court, invisible, sous la moindre de nos actions”

« Un philosophe digne de ce nom n’a jamais dit qu’une seule chose », écrivait Bergson. Deleuze est-il un philosophe digne de ce nom ? Quel serait le fil rouge, l’idée directrice de sa philosophie ?

Deleuze est l’auteur d’une œuvre considérable, soignée, précise. C’est un constructiviste : il bâtit un édifice qui peut être intimidant, surtout dans Différence et Répétition. Il jette des fils en tous sens. Mais tous ces fils, tous ces points de vue souvent nouveaux, convergent vers une seule idée maîtresse, une ligne de fuite, peut-être, qui en contient la multiplicité foisonnante comme le sommet du cône contient les diverses formes des coniques. Deleuze nous rapproche de la vie courante, il nous fait voir ce que nous n’en voyons jamais. Il nous enseigne ce qui court, invisible, sous la moindre de nos actions. C’est toute l’originalité du deleuzianisme et cela éclaire l’ensemble d’une œuvre certes complexe (bourrée de « plis »), mais pas « compliquée » (jamais encombrée de faux-plis). De même, c’est une « pensée-mouvement », mais qui se garde de tout « faux-mouvement ». Une attitude qui « se tient ». Je dirais que c’est un système au sens systémique que décrit un Luhmann. Donc ni systématique ni figé, en ceci que le systémique accueille tout élément nouveau en transformant les éléments préalables du système. Cette multiplicité fuyant en tous sens, et pourtant bien « tenue », s’illumine si l’on en saisit le noyau architectonique (il admirait beaucoup l’architectonique kantienne, et l’essai de catégorisation de Whitehead). 
 

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