Le classique subjectif

Blaise Pascal par Cédric Villani : le jeu de la science et de la raison

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Blaise Pascal par Cédric Villani : le jeu de la science et de la raison

Illustration : © Jules Julien pour PM ; photo-droit d’inspiration : © Nicolas Liponne/Hans Lucas/AFP ; NPL/opale.photo

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Cet article est issu du numéro 167 de Philosophie magazine « Est-ce qu’on travaille trop ? », en kiosque le 16 février 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Génie scientifique et métaphysicien sensible dont on fête le 400e anniversaire de la naissance, Pascal n’a eu de cesse de faire dialoguer les mathématiques et la philosophie. Cédric Villani revient sur ses inventions et montre comment elles ont été à l’origine de ses Pensées.

 


Blaise Pascal, les dates clés
1623 Blaise Pascal naît à Clermont-Ferrand.
1634 Il écrit son premier essai, un Traité des sons.
1642 Il invente sa machine à calculer, la pascaline.
1654 Dans la nuit du 23 novembre, il fait une expérience mystique,sa « nuit de feu », après laquelle il décide de se retirer de la vie mondaine pour s’installer à Port-Royal, siège du jansénisme.
1657 Il entame la rédaction des Pensées.
1662 Il meurt à Paris.


« Il fut un temps où l’on aimait découper la vie et l’œuvre de Pascal en trois périodes distinctes : d’abord, le savant passionné de mathématique et de physique, puis le mondain qui fréquente les joueurs et peaufine l’observation de la société humaine, enfin, après sa “nuit de feu” du 23 novembre 1654, le chrétien austère en retrait du monde qui se consacre aux Pensées à jamais inachevées. Il est clair depuis longtemps que cette classification n’a guère de sens, mais c’est encore plus évident aujourd’hui quand on se penche à nouveau sur son œuvre dans toutes ses dimensions. Certains thèmes récurrents des Pensées sont déjà présents dans ses écrits scientifiques de jeunesse. C’est de sa fréquentation des joueurs Miton et Méré qu’il a puisé la motivation du calcul des probabilités, et certains de ses écrits scientifiques les plus marquants datent de la fin de sa vie. Il y a des éléments, aussi bien parmi les thèmes que dans le style, qui traversent toute son existence et tous ses travaux. Son goût de manier des concepts incompréhensibles, comme les gains infinis, que l’on retrouve dans son pari, on l’observe dans son style mathématique. À rebours de la plupart des scientifiques de son temps, il n’hésite pas à manipuler l’infini et même à distinguer plusieurs types d’infini, ou à parler d’infinité d’infinis. C’est déjà là dans ses œuvres de jeunesse, à peine au sortir de l’adolescence, bien avant qu’il manipule les infinis métaphysiques…

“Le domaine du démontrable est une petite minorité du savoir, l’essentiel est hors du domaine de la raison”
Cédric Villani

 

Il en va de même de son goût pour les paradoxes et la démonstration par l’absurde, qu’il manie à loisir en philosophie et qu’il révère en sciences, là encore à contre-courant de son époque. Sur ces thèmes, il est en opposition frontale avec le Descartes du Discours de la méthode qui n’accepte que les solutions construites à partir d’éléments tangibles. Pascal n’est pas un adepte du tout-démontrable, bien au contraire : il pense que le domaine du démontrable est une petite minorité du savoir, que l’essentiel est hors du domaine de la raison. Et Pascal prend bien soin de séparer le domaine religieux du domaine scientifique : ce n’est pas dans la marche du monde et dans les lois de l’Univers qu’il cherche les preuves de Dieu, mais en premier lieu dans le témoignage humain : témoignage de Jésus, des miracles. C’est à l’opposé de la réflexion cartésienne, voire spinoziste. Et il voit, paradoxalement, un argument très fort dans la forme paradoxale de la religion chrétienne, la seule, selon lui, dans laquelle la grandeur du dieu vient de sa misère. Quelle religion propose un dieu humilié et mort ? Toutes parlent d’un dieu tout-puissant, vainqueur. Mais il y a une grandeur dans l’humilité, et Pascal applique avec insistance cette alliance des contraires à notre condition humaine. À l’époque où démarre le grand projet du cartésianisme, de la raison qui avance méthodiquement pour construire un savoir sûr et universel, de l’humain qui par sa raison ordonne le monde et le maîtrise, Pascal est à contre-courant. »

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