Enquête
Ars Industrialis à la conquête des esprits
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Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le philosophe Bernard Stiegler propose chaque trimestre une séance publique, à laquelle sont conviés intellectuels, artistes... Le thème de ce mois de juin : « les techniques de soi ». Malgré un vocabulaire ardu, le public est conquis, avide de savoir, de comprendre, et sous le charme du leader.
Paris, juin 2010, un samedi après-midi pas comme les autres. Une centaine de personnes se pressent devant le théâtre de la Colline. Hommes et femmes de tous âges, professionnels de l’éducation, médecins, ingénieurs, experts en nouvelles technologies, mais aussi artistes, étudiants, chômeurs, retraités… Tous viennent assister à la séance proposée ici chaque trimestre par Ars Industrialis. Ars Industrialis ? Un mouvement de pensée fondée il y a exactement cinq ans, en juin 2005, par le philosophe Bernard Stiegler et quatre intellectuels préoccupés par le désarroi du monde contemporain. Cette « Association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit » dénonce la soumission croissante de la vie de l’esprit aux impératifs économiques qui instaurent, par exemple par l’intermédiaire de la télévision, un contrôle des comportements. Dans un esprit qualifié par certains de freudo-marxiste, leur critique du consumérisme se mêle à un plaidoyer pour une nouvelle puissance publique, capable d’engager des politiques d’investissement à long terme. Il s’agit donc « d’imaginer un nouveau type d’agencement entre culture, technologie, industrie et politique » : après cinq ans d’existence, une stratégie applicable et qui se veut concrète.
Ars Industrialis est donc un lieu de réflexion politique et philosophique qui réunit aujourd’hui plus de 600 adhérents, et dont le site enregistre chaque mois des milliers de connexions localisées dans le monde entier. Paradoxal quand on sait que la pensée de Bernard Stiegler, à la fois dense et complexe, est servie par un vocabulaire souvent ardu, voire carrément rebutant pour le commun des mortels. D’ailleurs, le site de l’association propose une section intitulée « Vocabulaire », abritant les concepts usuels du philosophe. Stiegler n’est ni Onfray ni Comte-Sponville. Il reste inconnu du plus grand nombre, mais il est prisé par un public dont le nombre va croissant.
« C’est une pensée qui nécessite un travail d’appropriation des mots comme des concepts », confirme en souriant Emmanuel, 43 ans, éducateur spécialisé. Depuis plusieurs années, il lit l’œuvre de Stiegler et fait l’effort de venir, depuis Nancy, assister à ces séances qui lui permettent de « recharger ses batteries » : « On vit une fin de cycle, sur fond de crise généralisée et les réponses de nos politiques sont affligeantes. Ars Industrialis fait l’effort de débrouiller les paradoxes et les contradictions de notre époque à travers une approche transdisciplinaire : des philosophes, des psychiatres, des économistes, des scientifiques, des enseignants sont invités à réfléchir sur le monde, son fonctionnement, ses possibles devenirs. Cette réflexion collective menée dans le but d’élaborer une pensée commune est unique aujourd’hui. »