Attache-moi !
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Cet article est issu du numéro 99 de Philosophie magazine « Nomades contre sédentaires », en kiosque le 28 avril 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le dédain que nous portons à l’enracinement peut paraître proportionnel à la solidité des attaches réelles dont on dispose. Alors, sommes-nous nomades ou sédentaires ?
Je suis né à Bruxelles. J’y ai habité dans trois maisons avant de vivre aux États-Unis pendant un an, puis de revenir en Belgique et en France, où je vis et travaille depuis vingt ans. Je n’ai jamais été propriétaire. Je n’aspire pas à me « fixer », j’aime me dire que je pourrais, selon les circonstances, partir encore, plus loin… ou revenir sur ma terre natale. Cependant, en regard de certains amis qui vivent dans leur pays de naissance ou qui ont eu les moyens d’acquérir leur logement, je me sens un peu plus précaire, et donc peut-être plus conscient de l’importance que peut avoir l’ancrage dans un lieu, qui est comme l’extension de notre corps.
Le dédain que l’on porte à l’enracinement me semble proportionnel à la solidité des attaches réelles dont on dispose. Suis-je nomade ou sédentaire ? Les deux sans doute, comme tout le monde. Ne sommes-nous pas tous traversés par deux aspirations contradictoires, l’une qui nous pousse à nous fixer – dans une langue, dans une terre, dans un lieu qui nous unit à des parents, à des usages et à une mémoire commune –, l’autre qui nous incite à faire éclater toute assignation à résidence, à rompre avec les liens qui nous enserrent ? Nous aimons le voyage, mais c’est sans doute parce que, à la différence de ceux qui n’ont pas de toit ni d’État, nous savons qu’il ne sera pas sans fin, parce que nous trimballons avec nous l’assurance d’un havre qui nous attend et où nous pouvons faire retour. Qu’en serait-il si, comme les Juifs hier et les Syriens aujourd’hui, nous avions à tout quitter ? À moins de cultiver cet état et de parvenir à en faire, comme les Tziganes, un mode de vie volontaire et partagé, nous aspirerions sans doute à chercher plus qu’un asile, une nouvelle Amérique. Le sédentaire serait-il alors un nomade repenti et le nomade un aspirant à la sédentarisation ? Un trouble nous saisit lorsque nous cherchons à éclaircir notre attache à la Terre, mais ce trouble dépasse notre itinéraire individuel pour s’inscrire dans la grande histoire.