Espagne / Droit des femmes

Avortement, le grand retournement

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Avortement, le grand retournement

Mariano Rajoy en 2007 (cc) Wikimedia Commons / Hochgeladen von Vriullop

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Cet article est issu du numéro 77 de Philosophie magazine « 77 - Mars 2014 », en kiosque le 20 février 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Alors que le droit des femmes à interrompre leur grossesse semblait acquis presque partout en Europe, le gouvernement Rajoy envisage, au nom d’un problématique droit à la vie, de faire marche arrière.

Obtenu de haute lutte dans nombre de pays dans les années 1970 (1967 en Angleterre, 1975 en France), le droit des femmes de décider si elles souhaitent porter leur grossesse à terme avait été admis jusque dans les derniers bastions du catholicisme (Belgique en 1990, Portugal en 2007, Espagne en 2010). Seul Malte continue de l’interdire strictement. Et voilà que l’Espagne fait marche arrière. Le gouvernement conservateur a adopté un projet de loi visant à limiter ce droit aux cas de viol et de risque durable sur la santé de la mère. Même les cas de malformations n’ont pas été retenus. Au vu des réactions qu’il suscite, en Espagne comme ailleurs, il est possible qu’il soit rejeté par le Parlement. Reste que l’hypothèse d’un retournement était inimaginable il y a quelques mois. En France même, la proposition a rencontré, dans certains milieux catholiques, un accueil favorable. On a vu ainsi défiler à Paris des milliers de personnes dans une « Marche pour la vie ». La vie ! « Le droit absolu à la vie ! » Voilà le concept avancé par les opposants à l’avortement. Dans la théologie chrétienne, si un long débat oppose les partisans de l’animation « immédiate » (Tertullien) ou « différée » (saint Thomas) du fœtus, celui-ci fait cependant l’objet d’un respect, en tant que point de départ de la vie. À cette conception d’une valeur supérieure de la vie, les partisans de l’avortement opposent que jusqu’à un certain délai (de douze à quatorze semaines), le fœtus n’est pas une personne, et que doit primer le droit des femmes à disposer de leur corps. De leur point de vue, l’invocation de la Vie, comme d’une instance sacrée qui transcenderait les droits de la personne, est irrecevable. Ainsi, le philosophe espagnol Fernando Savater soutient, dans El Pais : « La vie comme la loi de la gravité sont des valeurs sûres qu’il est inutile de défendre parce qu’elles fonctionnent sans nous. La vie humaine, par contre, est une chose distincte et moins facile à défendre, parce qu’il faut savoir ce qui la distingue du pur cycle biologique et qu’il faut introduire des variables comme le développement progressif de l’embryon, la liberté de choix de la mère, l’existence éventuelle de malformations éventuelles qui transforment la vie en un calvaire. » C’est cette complication de la fabrique de la vie, mais aussi de la famille, que rejettent les conservateurs. Bousculée par les transformations récentes des mœurs, une frange de l’opinion est restée comme stupéfaite devant la légalisation de l’avortement, du mariage des homosexuels et de l’insémination artificielle des lesbiennes. Est-elle prête à opérer un retournement ? En a-t-elle les moyens ? Dans tous les cas, une entame s’est ouverte dans la conscience publique européenne : les droits nouveaux, une fois proclamés, n’apparaissent plus comme irréversibles.

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