Hors-série "S'initier à la philosophie"
Barbara Cassin : les déclics philosophiques ouvrent un monde
Cet article est issu du Hors-série n°N°59 de Philosophie magazine « S’initier à la philosophie », en kiosque le 16 novembre 2023. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le premier souvenir de ma rencontre avec la philosophie date de ma terminale au lycée La-Fontaine à Paris. Ma professeure – Edmée Mottini – a demandé à la classe : « Qui était Socrate ? » J’ai levé la main et répondu : « C’était un Athénien… » Je m’apprêtais à dérouler de longues phrases, car j’avais lu Platon, mais elle m’a interrompue : « Ça suffit. » Ça m’a bluffée. Plus tard, elle a entamé un de ses cours avec un petit exercice qui m’a marqué : nous devions chacun relater, par écrit, le dernier rêve dont nous nous souvenions. Elle a recommencé au cours suivant, et encore à celui d’après, pendant plusieurs semaines. Ensuite, elle nous a fait comparer les versions successives pour nous faire constater à quel point nos souvenirs sont glissants ! J’ai trouvé son procédé très intelligemment choquant.
Il y a eu un second moment décisif quand j’étais en hypokhâgne au lycée Pasteur. J’avais pour professeur de philosophie Michel Deguy, qui venait d’obtenir le grand prix de poésie de l’Académie française. Je ne sais pas comment il préparait ses cours mais, pour commencer, il disait : « Je vais vous dire une phrase de Merleau » et c’était parti ! Pour notre première dissertation, il nous avait donné pour thème « la limite » en précisant : « Ça pourrait être pire ; Sartre, qui était là avant moi, avait donné “La bouteille de lait”. » J’ai vraiment transpiré sur ma copie. Il me l’a remise avec pour seule annotation : « Le côté dialectique est entrevu. 10/20. »
Ces deux souvenirs renvoient à ce que j’appelle des « déclics de bon prof ». Le bon professeur est celui qui, au détour d’une phrase, par une remarque brève ou un geste inattendu, vous surprend et vous ouvre un monde. Savoir provoquer ces déclics est une compétence pédagogique, décisive et très éloignée du cours magistral. L’enjeu est maïeutique : comme le voulait Diotime, qui initia Socrate, il faut partir d’un petit truc sensible pour gagner l’universel ; la vision d’un beau corps fait apprécier les beaux corps et mène à l’idée du beau ; de même, il est des petites choses qui s’expliquent immensément. Pour revenir à mes déclics personnels, je sais que j’étais très bonne en latin et en grec. J’aurais pu bifurquer vers les lettres classiques, j’aurais sans doute réussi plus facilement les concours que j’ai ratés avec constance en philosophie. Mais l’idée qu’on pouvait se demander si Dieu existe ou ce que c’est que la liberté et en faire un métier, j’ai trouvé cela irrésistible. « Avoir pour métier sa passion », une phrase de Merleau justement, prononcée par Deguy. Si j’ai voulu faire de la philosophie, et du grec en tant que philosophe, c’est beaucoup grâce à mes deux professeurs.