Barthes. Au cœur de l’intime

Temps de lecture : 4 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 91 de Philosophie magazine « Comment ne pas passer à côté de sa vie ? », en kiosque le 02 juillet 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La liberté dans laquelle Roland Barthes écrit “Fragments d’un discours amoureux” est considérable.

Elle se déploie dans l’espace marginal qui a toujours été le sien, hors de l’institution traditionnelle du savoir, où n’importe quel objet se trouve digne d’étude – l’automobile et la mode, l’image publicitaire et la castration –, où l’on peut arracher les classiques (Racine ou Balzac) au discours universitaire ; espace marginal pourtant légitimé par la plus grande consécration qui soit, l’élection au Collège de France. Lorsque Barthes publie les Fragments d’un discours amoureux, en avril 1977, il a prononcé trois mois auparavant sa fameuse « leçon inaugurale » qui manifeste cette liberté de toutes les manières possibles, en proposant une nouvelle cartographie des savoirs, en affirmant le rôle du plaisir pour la création pensive et en revendiquant son atopie, son absence de lieu. En choisissant un objet inactuel, l’amour-passion, à une époque qui valorise l’émancipation sexuelle, Barthes manifeste une nouvelle fois son indépendance par rapport aux mots d’ordre du présent et aux normes institutionnelles. Le premier coup de force consiste ainsi à hisser l’amour à la dignité d’objet de connaissance. Le deuxième est encore plus marquant : Barthes arrache en effet l’amour au discours de la sexualité et, surtout, il l’arrache à la différence des sexes. Il réactive la force intelligible de l’amour romantique dans l’espace de l’homosexualité (la sienne, mais pas seulement), où la différence est contingente, non fondatrice. D’où le fait qu’elle puisse s’exprimer par le biais discontinu du fragment et dans la disposition déchirante de l’amour romantique, avant sa récupération bourgeoise. Barthes abstrait certes suffisamment ses pronoms pour faire de sa description de l’amour un discours auquel chacun, chacune, peut s’identifier. Mais la force du livre vient aussi du fait qu’il concerne l’homosexualité et ce que celle-ci peut avoir à faire avec l’amour-passion, alors que, à l’époque, elle est le plus souvent prise dans le langage de la sexualité.

Cet article est réservé aux abonnés
Les concepts liés à cet article

Pop’philosophieRomantismeSophiste