La lettre du mardi

"Beauf" : l'autre nom du mépris de classe ?

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"Beauf" : l'autre nom du mépris de classe ?

Johnny au Stade de France, le 15 juin 2012. ©Wikimedia commons _CC BY-SA 4.0

« “J’avoue, c’est un peu mon plaisir coupable” : cette phrase qui fait tiquer Rose Lamy dans Ascendant beauf (Seuil), un essai à paraître ce vendredi, je l’ai déjà prononcée. Alors qu’une amie me confie passer un temps déraisonnable devant le direct de la Star Ac’ – “Je te jure, ils me manquent quand je suis au taf”, souffle-t-elle –, je concède que j’ai une vraie passion pour la chanson Diego, libre dans sa tête. Mais la version de Johnny Hallyday, pas celle de France Gall que Michel Berger lui avait originellement écrite.

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J’adore France Gall. Mais quand il s’agit de chanter l’aspiration à la liberté d’un prisonnier politique, les trémolos et la puissance de la voix de Johnny sont quand même nettement plus efficaces – disons qu’on sent davantage les tripes, la sueur, l’envie d’en découdre couplés au désespoir qui collent au texte. L’ennui, c’est que Johnny, ce n’est pas exactement du culturellement autorisé. Le chanteur est même considéré comme l’étendard des “beaufs”, de ceux qui partent en vacances au camping, boivent du pastis ou des bières bon marché, laissent la télé allumée en fond toute la journée. J’ai une dent contre Johnny, mais pas du fait de sa musique. Plutôt parce qu’il me paraissait trahir ses fans lorsqu’il s’affichait bras dessus bras dessous avec Nicolas Sarkozy, le genre d’homme politique à singer le parler populaire en trinquant au champagne dans les brasseries des Champs-Élysées. Mais s’il est de mauvais ton de reconnaître que sa musique laisse difficilement indifférent, c’est surtout parce que son univers, coupe mulet et t-shirt de bikers, est associé aux classes populaires et à la prétendue ringardise de prendre un certain rêve américain pour modèle.

Dans Ascendant beauf, l’essayiste et militante féministe Rose Lamy revient sur ses propres origines sociales modestes pour identifier ce que révèle l’utilisation du terme “beauf”. Selon elle, le beauf est avant tout une construction sociale, un repoussoir qui cristallise tout ce que les classes dominantes ne veulent pas être : raciste, mal habillé, collectionneur de bons de réduction utilisables en grande distribution, consommateur de biens culturels de masse comme la littérature dite “de gare” ou les films du type Les Tuche, et domicilié dans un bled paumé où même une résidence secondaire ne vaudrait pas une paille. Mais la figure souvent moquée du beauf, celui qui “tchatche probablement de la mobylette à Greg” pour reprendre un article du magazine Technikart au ton odieux cité par l’autrice, cache mal un véritable mépris de classe qui ne dit pas son nom. Mépris d’autant plus coupable qu’il s’exerce souvent du côté gauche du spectre politique envers ceux qu’elle est censée défendre et représenter.

Reprenant la notion féministe de continuum des violences sexistes, Rose Lamy propose d’identifier un continuum des violences de classe : “Au bout du mépris, au bout d’une bonne blague sur les territoires, sur les ploucs, il y a de la violence de classe, il y a la mort. La formule peut sembler dramatique, mais le continuum a des conséquences très concrètes sur la vie des gens. Si l’on accepte que certaines vies valent moins que d’autres, en fonction, notamment, des lieux où elles s’enracinent, parfois par nécessité, on légitime ainsi qu’elles ont moins de droits, moins de services publics que les autres, que les maternité y ferment en silence, que des malades doivent attendre deux ans pour obtenir un rendez-vous chez un spécialiste.” Être pauvre tue, et ce ne sont pas les statistiques des morts au travail ou de l’espérance de vie des Français selon leurs revenus qui la contrediront.

Le dessinateur Cabu, qui a contribué à populariser le personnage du beauf, s’excusait presque d’avoir tant chargé la barque en précisant que nous sommes tous le beauf de quelqu’un. Mais je ne suis pas sûre que “le beauf n’existe pas”, comme conclut Rose Lamy – il est d’ailleurs intéressant que le nom se féminise difficilement. Il n’est peut-être juste pas là où on le croit. Que reproche-t-on à quelqu’un que l’on qualifierait ainsi ? Pour ma part, j’aurais tendance à dire qu’il s’agit de celui – et bien moins souvent de celle – qui n’a pas conscience de son encombrement, aussi bien physique qu’ontologique. Son existence, sa légitimité ne lui posent aucun problème et ne sont la source d’aucune inquiétude. Au bar, il vous pousse pour passer sa commande parce que son tour vient avec le simple fait d’avoir passé la porte. S’il vous reçoit dans son bureau, c’est les jambes bien écartées et en bras de chemise, tel un président en son palais de l’Élysée. Que cette attitude grignote sur votre espace, tant mieux. Sûr de son bon droit, il estime son mode de vie, ses choix culturels et ses loisirs dignes d’être célébrés, pris pour modèles, quand bien même il serait incapable d’expliquer pourquoi telle sonate de Beethoven est exceptionnelle – combien de fois ai-je entendu le tautologique “parce que c’est de la grande musique” : oui, merci, Jean-Michel-Analyse de La Richardière. Bref, avec le beauf, il se pourrait bien que la bourgeoisie ait construit son propre miroir grossissant. »