Mythologies
“Lolita” : histoire d’une “méprise”
Détail de l'affiche du film “Lolita” réalisé par Stanley Kubrick (1962).
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Le documentaire Lolita, méprise sur un fantasme, diffusé en ce moment sur Arte, raconte comment « Lolita » est devenue une icône érotique dans l’imaginaire collectif, principalement masculin. La détresse psychologique qui affleure dans l’œuvre originale de Nabokov a été souvent ignorée au profit de ce mythe de la jeune fille désirable et désirante. Comment expliquer les multiples sens – ou contresens – que l’on donne à ce personnage ? Décryptage.
Un contresens qui échappe à son auteur
Humbert Humbert, dont le nom sonne à lui seul comme un halètement menaçant, s’éprend de Lolita, une fillette de douze ans. Il épouse sa mère qui meurt soudainement, juste après avoir découvert les sentiments de son époux pour sa fille. Humbert Humbert adopte l’enfant et exerce alors sur elle une domination sexuelle et mentale, à travers un road trip incestueux dans l’Amérique des années cinquante. « Lolita n’est pas une jeune fille perverse, c’est une pauvre enfant que l’on débauche et dont les sens ne s’éveillent jamais sous les caresses de l’immonde Humbert Humbert », précise verbatim Vladimir Nabokov en 1975, sur le plateau d’Apostrophes, face à Bernard Pivot. Des termes on ne peut plus clairs, qui dissipent tout malentendu autour de l’œuvre. Le romancier le confirme vingt ans après la parution du livre : son personnage n’a rien à voir avec « la lolita » aguicheuse, telle qu’on la désigne parfois encore aujourd’hui par antonomase. Dans ce cas, pourquoi Lolita est-elle associée, dans l’esprit du grand public, à l’image d’une séductrice, voire d’une « perverse » ?
C’est cette « méprise » que cherche à expliquer le documentaire d’Olivia Mokiejewski. Les problèmes commencent dès l’édition du livre. Lolita est publié par Maurice Girodias, fondateur des éditions Olympia Press qui publient, entre autres, des livres érotiques. Nabokov s’était tourné vers un éditeur français après avoir essuyé une série de refus des maisons anglo-saxonnes, et il ignorait la réputation « sulfureuse » de cette maison d’édition. Ce choix éditorial par défaut a posé le premier jalon d’une erreur d’interprétation. Au milieu des livres qui « ne se lisent qu’à une main », Lolita passe à l’époque pour de la littérature « pornographique »…
Mais c’est avec l’adaptation cinématographique de Stanley Kubrick en 1962, que « la lolita » telle qu’on se la représente aujourd’hui voit le jour. Si Nabokov contribue à l’écriture de ce long métrage en noir et blanc, les quelques quatre-cents pages de scénario qu’il confie au réalisateur sont considérablement tronquées. Par crainte de la censure, les scènes incestueuses sont quasiment effacées et l’actrice, Sue Lyon, qui a quatorze ans à l’époque, en fait dix-huit. L’affiche du film la montre avec une sucette et des lunettes en forme de cœur : cette image de la fausse ingénue, vue à travers un regard hétérosexuel masculin, s’inscrit dans l’imaginaire collectif. Lolita devient un nom commun évoquant une manière de se vêtir et de séduire les hommes : un style femme-enfant… qui alimente parfois tout un univers pédopornographique très sombre, comme le montre le documentaire.