La lettre du mardi
Beauvoir à “Cougar Island”
Lia, Sandra et Estefania, les candidates de “Cougar Island” sur M6. © Julien Theuil/M6
« Il est des programmes qu’on ne peut manquer. Ainsi, Cougar Island, la nouvelle émission de téléréalité dont M6 a diffusé hier le premier épisode, et que j’ai regardée pour vous (ne me remerciez pas !). Une manière de rendre hommage à Simone de Beauvoir, disparue il y a aujourd’hui quarante ans ?
Le titre annonce la couleur. Pour ceux qui ne connaissent pas l’expression, la “cougar” – sorte de puma des montagnes, en anglais canadien – désigne une femme âgée qui drague des hommes beaucoup plus jeunes qu’elle. Par “âgée”, on entend de plus de 35 ou 40 ans, selon les définitions (eh oui, la femme périme tôt dans nos imaginaires jeunistes). Cougar Island, donc, propose de réunir des cougars dans un lieu paradisiaque. Une variante de L’Île de la tentation, qui privilégie cette fois-ci le dialogue intergénérationnel, si j’ose dire.
Des cougars de… quarante ans
Le premier épisode nous présente les candidates en lice. On y découvre “la caliente et élégante Estefania, 42 ans”, en mal de frissons après un divorce et une “longue vie de couple routinière” ; “la voluptueuse et sulfureuse Sandra, 44 ans”, directrice financière qui “contrôle tout dans sa vie professionnelle” mais cherche à “lâcher prise” dans le privé ; et enfin “Lia, 48 ans, la novice”, mère de famille qui “souhaite se redécouvrir”. Toutes sont lasses des hommes âgés, “moches et ringards”, et semblent persuadées que “l’amour ne peut rimer qu’avec jeunesse”. Arrivent les prétendants, une brochette de bellâtres aux pecs impeccables. Vous imaginez la suite : ces messieurs jaugent la marchandise, ces dames gloussent d’aise, s’ensuivent des frottis-frottas entrecoupés de pauses publicitaires.
“Biologiquement, la sexualité de la femme est moins atteinte par la vieillesse que celle de l’homme”, relève Simone de Beauvoir dans La Vieillesse (1970). “Tandis que l’homme à un certain âge n’est plus capable d’érection, la femme ‘en quelque âge qu’elle soit reçoit en soi comme une fournaise tout feu et toute matière’”, rappelle la philosophe, citant l’abbé de Brantôme et sa Vie des dames galantes. Si Beauvoir évoque là la femme vraiment âgée – et non les quadras botoxées qu’a jugé bon de nous présenter M6 –, son diagnostic remet en cause un cliché tenace qui vaut également pour nos cougars : celui selon lequel le “deuxième sexe”, une fois passées les décennies vouées à la procréation, serait bon pour la casse. “C’est que socialement l’homme, à tout âge, est sujet et la femme un objet, un être relatif. Mariée, son destin est commandé par celui de son époux ; celui-ci a en moyenne quatre ans de plus qu’elle et chez lui le désir décroît. Ou s’il subsiste, il s’adresse à des femmes plus jeunes.”
Qui est l’objet de qui ?
Pour Beauvoir, la femme est soumise au regard masculin, chosifiée. “La femme subit jusqu’au bout sa condition d’objet érotique. La chasteté ne lui est pas imposée par un destin physiologique mais par son statut d’être relatif.” Autrement dit, ce n’est pas le déclin de son désir mais le jugement des hommes qui condamne la cougar à refouler ses ardeurs. Ainsi, “si [son partenaire] continue à la désirer, elle s’accommodera avec indulgence de ses flétrissures. Mais au premier signe de froideur, elle sentira amèrement sa déchéance, elle prendra en dégoût son image et ne supportera plus de s’exposer aux yeux d’un autre. Cette timidité renforcera sa crainte de l’opinion : elle la sait sévère pour les femmes âgées qui ne jouent pas leur rôle d’aïeule sereine et désincarnée.”
Est-ce par crainte d’être ramenée à la honte de désirer au-delà des bornes temporelles que leur aurait fixées notre société que les candidates rivalisent de cynisme, dès les premières images de l’émission ? Surjouant l’image de la sorcière frustrée, nos cougars télévisuelles s’affirment prêtes à “manger tout cru” les musclors castés pour les séduire. Une métaphore culinaire qui revient à plusieurs reprises dans la bouche des candidates, soulevant une question à laquelle Beauvoir n’aurait peut-être pas pensé : qui est au juste l’objet, dans cette émission ? La femme-animal, mue par ses pulsions ? Ou le jeune éphèbe qui tombera entre ses griffes ?
“L’enfer, c’est les autres”, écrivait Sartre. Le frêle philosophe, plombé par son regard torve et ses lunettes, n’aurait eu aucune chance d’être jugé comestible par une instagrammeuse du XXIe siècle. Aurait-il prévu l’évolution des rapports entre les sexes, semblant dériver vers une objectification aussi cruelle que réciproque ? “Tu peux avoir une belle assiette, mais rien dedans : il faut creuser”, note cependant une candidate en quête de sentiments – à croire que le désir, même sur M6, ne se satisfait pas tout à fait de corps bodybuildés. »
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