Stratégie militaire / Guerre en Ukraine
Benoît Pelopidas : “Il est possible qu’une victoire ukrainienne accroisse le risque nucléaire”
Un lanceur de missiles balistiques intercontinentaux Yars russe sur la place Rouge à Moscou (Russie), le 9 mai 2022. © Alexander Nemenov/AFP
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Cet article est issu du numéro 164 de Philosophie magazine « Réparer la Terre ? », en kiosque le 28 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors que la menace d’une escalade atomique en Ukraine n’a jamais été aussi élevée, Benoît Pelopidas, spécialiste de stratégie nucléaire, rappelle que la dissuasion est fondée sur une série de « paris » fragiles qui font de la vulnérabilité la condition de notre sécurité.
Avec la mobilisation des réservistes et le rattachement à la Russie de quatre régions ukrainiennes, la menace d’une escalade nucléaire n’est-elle pas montée d’un cran ?
Benoît Pelopidas : Si l’on suppose qu’il est possible que Poutine ordonne l’emploi d’armes nucléaires tactiques et que toutes les issues au conflit sont si humiliantes qu’elles le conduiraient à le faire, alors, ce qui nous approche d’une victoire ukrainienne augmente aussi le risque nucléaire, et nous sommes face à un dilemme qui n’existe pas dans les schémas communément mobilisés. Il faut reconnaître que la confrontation avec un État doté d’armes nucléaires comprend des risques considérables qu’il est faux de nier mais dont l’ampleur reste l’objet de paris qui doivent être clarifiés. Des compromis sont-ils possibles, qui n’auraient pas pour effet d’encourager d’autres annexions comme celle qu’a connue l’Ukraine ? Poutine s’est dit prêt à utiliser « tous les moyens » de son arsenal contre l’Occident. « Ce n’est pas du bluff », a-t-il ajouté… Le fait qu’il affirme sa détermination à utiliser la force, y compris des armes nucléaires, ne nous aide pas à décider s’il le ferait ou pas. En effet, s’il bluffait, il dirait exactement la même chose pour convaincre l’ennemi du contraire. C’est la difficulté de la rhétorique nucléaire qui se veut à la fois descriptive et performative. Le choix de le dire nous indique que le dirigeant russe s’efforce de lever le doute chez l’ennemi sur sa propre détermination. Il semble vouloir sanctuariser les territoires nouvellement annexés en suggérant qu’une attaque contre eux serait équivalente à une attaque contre le territoire russe, ouvrant la possibilité d’une riposte nucléaire.