Bienvenue dans l'arche !
Zoo et gags à tous les étages : des animaux de toutes espèces circulent entre les pages du journal Spirou . Avec eux, Gaston goûte une ouverture des possibles, multipliant les échanges à double sens, comme les chatières qu’il confectionne. Ami et hôte attentionné, il fait de son bureau une tanière.
C ’est d’abord une vache qui s’invite dans les bureaux de la rédaction. Gaston a gagné un « gros lot » à une tombola. Elle arrive par la fenêtre, et bien sûr cet être déplacé perturbe l’ordre du bureau. Mais Gaston est aux petits soins. Pour lui éviter le stress du bureau, il repeint tout en vert, et lui installe un petit train électrique : « Elle s’ennuyait dans ce bureau, mets-toi à sa place ! » C’est parce qu’il est « l’homme sans emploi » que Gaston est à même de se glisser dans la perspective des êtres autres, qui n’ont rien à faire dans un bureau – comme lui – et qui n’y font rien ; la vache regarde passer les trains, mimant l’air détaché des sages au milieu des courses folles des humains affairés. Au miroir de l’agir ou du repos animal, ce que les hommes font apparaît toujours comme une agitation vaine. C’est entendu, Franquin aime les animaux, il aime les dessiner et il fait défiler dans le bureau un perroquet, des merles, des souris, des hamsters, des chevaux, un dindon, un canard, sans oublier des chats, dont celui qui apparaît comme le double animal de Gaston, et la mouette rieuse qui est son pendant sauvage et ironique. À la campagne, Gaston côtoie cochons, taupes, etc. ; en ville, il fréquente aussi les animaux du zoo, sautant au cou d’une girafe et toujours prêt pour une partie de bras de fer avec son copain l’éléphant.
Gaston, un devenir-animal
Car s’il est toujours en retard pour répondre au courrier, Gaston déploie des capacités de communication inédites avec les animaux. Mais c’est une communication paradoxale, car elle apparaît souvent comme involontaire – à l’image des appeaux dont il fait usage et qui font surgir des animaux qu’il n’attendait pas forcément, un peu comme ce parfum d’ambiance de son invention qui fait débouler toutes sortes de chevaux dans les bureaux. Le gaffophone, instrument de musique sauvage, le rapproche encore de sonorités inouïes aux oreilles humaines – si ses vibrations sont utilisées pour faire obstacle aux pêcheurs de baleines, on se demande si celles-ci ne perçoivent pas là un chant qui nous aurait échappé. Gaston est dans une attitude de soin vis-à-vis des animaux ; il les nourrit, il les observe, il les recueille. Le gaffophone abandonné devient d’ailleurs un petit écosystème, un oikos [en grec : maison, patrimoine] naturel où les animaux viennent reconstituer un monde détruit par les hommes, au creux de l’invention de Gaston, qui apparaît alors comme leur muse. Il fait d’ailleurs remarquer à Fantasio qu’avec tous ces animaux, il est bien occupé, et qu’une augmentation serait légitime : mais les actions qui relèvent du care ne sont-elles pas rendues invisibles dans notre société de la communication et de la productivité ? Ces animaux sont également pour lui un soutien en retour : comme la souris Cheese qui par sa présence le console de s’être fait enguirlander par tous au bureau – elle seule peut le comprendre.
« En suivant la promenade de Bubulle, le poisson rouge, on divague, on s’écarte enfin des flux pour devenir fuyant comme lui »
S’il y a une entente possible avec les animaux, c’est parce que Gaston prête attention à leurs modalités spécifiques d’existence : cette capacité à se glisser dans le point de vue des autres n’est pas sans rapport avec sa paresse, celle-ci allant justement avec une disponibilité à devenir autre, à se laisser porter par d’autres perspectives. Ce qui peut se croiser avec le motif de l’invention, car les animaux viennent aussi introduire des écarts : le chat de Gaston ne peut pas passer par la porte fermée, il miaule jusqu’à ce qu’on lui ouvre, dans un sens, dans l’autre ; il n’est pas libre de ses mouvements dans le bureau, et ça énerve tout le monde. Qu’à cela ne tienne : Gaston installe des chatières sur les portes de l’étage. C’est alors sa mouette qui râle… Pour lui rendre justice, Gaston découpe le haut de toutes les portes afin qu’elle puisse voler librement. Ce dispositif est ironique puisqu’il mime les valeurs véhiculées par la société communicationnelle en désagrégeant ses dispositifs (les portes du bureau ne ressemblent plus à rien) et en détournant ses motifs : l’invention de Gaston est très efficace, mais c’est une efficacité pour rien, pour laisser aller les bêtes, pour aller et venir sans but, pour traîner dans le bureau sans rien faire – car si Gaston fait semblant de faire ou s’il fait paradoxalement, ses animaux actualisent également une paresse sans reste. Même type de dispositif pour Bubulle, le poisson rouge : Gaston perfore tous les murs, il fait courir des tubes en Plexiglas dans tous les sens – ce qui ne va pas sans gouttes et désagréments divers pour ceux qui travaillent – afin que le poisson fuyant puisse « faire de grandes promenades pour se changer les idées » . Et en suivant ce poisson – si l’on ne s’arrête pas aux gouttes qui tombent, si l’on ne s’arme pas de parapluie parce que notre travail est une idée fixe –, en suivant la promenade de Bubulle, on part avec lui, on divague, on s’écarte enfin des flux pour devenir fuyant comme lui. Il y a un devenir-animal chez Gaston, qui est comme une ouverture des possibles. Un devenir-paresseux, bien sûr, mais aussi un devenir-tortue, un devenir-marmotte, un devenir-chat, etc. : chacun ouvre sur une vie autre dans laquelle on se déprend de soi – ce qui était déjà la leçon des cyniques.
Toutes ces intrusions d’animaux sont bien sûr l’occasion de gags, mais elles ne sont finalement que la suite naturelle de l’intrusion de Gaston lui-même, qui se faufile dans les pages du journal Spirou comme un drôle d’animal. Car si tous les animaux causent des désordres au bureau, c’est, comme Gaston, parce qu’ils échappent aux flux qui orientent les activités et les affects des employés, et qu’ils produisent des interférences, des brouillages, des dérivations. La mouette et le chat rendent le travail ordinaire impossible : il faut vivre casqué pour se protéger des assauts aléatoires de la mouette, il faut devenir chat pour attraper la gomme avec laquelle joue celui de Gaston. La mouette et le chat participent activement à la faillite perpétuelle de Prunelle lorsqu’il tente de faire signer ses contrats. Il faut toujours garder un œil en l’air, ou lorgner dans les coins, car le chat est toujours susceptible d’y sommeiller. Voleurs et joueurs, ils métamorphosent le monde du bureau par leur présence insaisissable : ce n’est pas seulement qu’ils perturbent les activités de production de ce lieu de travail, c’est aussi qu’ils le rendent étrangement habitable. D’ailleurs, le lecteur n’imagine pas d’autre « maison » que le bureau pour Gaston. Il est vrai qu’il y cuisine et qu’il y dort – mais lorsqu’il s’endort en dehors des heures de travail, il réclame que l’on note sa nuit en « heures supplémentaires ». Le chat et la mouette veillent, ils sont les gardiens d’un oikos au milieu duquel Gaston peut s’activer – pour recueillir des souris, pour couver des œufs de tortue (mais ce sont des tortues de mer, et voilà qu’il doit les accompagner dans leur lent cheminement vers l’océan). Le chat est l’animal familier, qui transforme des endroits improbables en coins pour dormir. La mouette est l’appel du large, elle dessine un horizon marin au milieu des pièces étroites. L’un et l’autre ne peuvent être domestiqués et renvoient à une nature sauvage qui reste tapie en chacun de nous. Une planche met en scène ce « coin » où l’on peut se recueillir, où l’on peut devenir soi et s’ouvrir aux possibles : Gaston a aménagé, au milieu des livres de la documentation du journal, un souterrain, une espèce de vacuole, où il peut dormir avec ses deux animaux, bercé par leur présence. Cette retraite paresseuse, ce creux où l’on se retire du monde, est la tanière animale où l’on opère intérieurement, où l’on vit intensément ses métamorphoses en repos. Le ronronnement du chat est la berceuse qu’il se fait à lui-même ; Gaston peut, dans ce coin, faire agir continûment sa paresse à l’écho de ses propres ronflements.