Avec la langue
“Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise” : le style de Deleuze
Gilles Deleuze en 1986. © Hélène Bamberger/Opale.photo ; illustration © Studio l'éclaireur
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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Sa voix singulière interpelle, son écriture aussi frappe par son originalité, son inventivité et son audace, un brin provocante. Mais quelles sont les spécificités de ce style ?
« Ça respire, ça chauffe, ça mange. Ça chie, ça baise. » Les premières lignes de L’Anti-Œdipe (Minuit, 1972) restent en tête. Le style de Deleuze est très marquant : fort, radical, provocateur, inhabituel pour un philosophe. En 1968, dans Différence et Répétition (PUF, 1968), Deleuze fustigeait déjà le « vieux style », s’en référant à un de ses auteurs de prédilection, Beckett, et appelait à poursuivre le renouvellement des « moyens d’expression philosophique » inauguré par Nietzsche, en relation avec le renouvellement d’autres arts, dont le cinéma et la musique. Dans les années qui suivent, il met en œuvre très ostensiblement une telle émancipation des cadres d’une certaine écriture philosophique traditionnelle. Cette émancipation se joue à travers sa collaboration avec Guattari, en particulier dans les deux volumes de Capitalisme et Schizophrénie que sont L’Anti-Œdipe et Mille Plateaux (Minuit, 1980). Au « nous » singulier se substitue un « nous » collectif, où les deux ou quatre mains sont déjà, selon les auteurs mêmes, une multiplicité. Au présent à valeur de vérité philosophique se substitue le présent de description, souvent dans des tournures impersonnelles, dont le « il y a », qui décrit le plan d’immanence deleuzien, mais aussi le « il faut » ou « il suffit », lui-même accompagné de verbes à l’impératif ou à l’infinitif, toutes ces tournures disant la nécessité de décrire le monde à nouveaux frais, ce qui ne va pas sans agir autrement. Plus que dire le vrai, la parole a vocation à inciter à l’action, elle est ici mot d’ordre ; mais au-delà, elle est performance en elle-même et performativité ; elle n’est pas à l’extérieur ou au-dessus de ce qu’elle dit et décrit, elle en fait partie.