Capturer l’occasion
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Cet article est issu du numéro 81 de Philosophie magazine « 81 - été 2014 », en kiosque le 03 juillet 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
D’abord, il y a cette voix. Elle fleurit dans l’amphithéâtre, se déploie, se charge de sa propre énergie, explose. Elle s’est gravée à jamais dans la mémoire des élèves qui ont entendu Vladimir Jankélévitch à la Sorbonne. Quand il ouvrait la bouche, la pensée semblait s’en échapper à flots. La voix modulait ses inflexions, s’aventurait dans les aigus quand une incise entrelardait l’exposé, ironisait en de longues sifflantes, accélérait comme prise par la panique de n’avoir pas le temps de tout dire. Le raisonnement paraissait alors se matérialiser, se dévider en une volute tel le filet de la lampe d’Aladin à l’apparition du (bon) génie. Parfois le débit du maître s’emballait. L’organe n’était pas assez rapide pour formuler le jaillissement perpétuel de nouveauté produite par l’énergie spirituelle du penseur. Le miracle de Jankélévitch, c’est que lorsqu’on l’entend, on le voit penser. Et lorsqu’on le lit, on l’entend parler.
« La prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique »
Vladimir Jankélévitch
Et cette voix est d’autant plus aérienne qu’elle n’assène jamais de concepts, ni ne prétend fonder d’école avec le ciment des certitudes. « La prétention de toucher à la vérité est une utopie dogmatique », écrit-il. Sa parole vole dans les confins que désertent les philosophes ; elle explore les marches de la pensée, les entre-deux, les clairs-obscurs, l’évanescent, les interstices, ce que Jankélévitch baptise le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien : « ce tiers qui se trouve entre l’être et le non-être », ces parages où l’on devine que quelque chose, d’à peine plus solide que le battement d’aile d’un éphémère, d’à peine plus lumineux que l’abdomen de la luciole peut faire surgir une vérité. Le Je-ne-sais-quoi, c’est saint Augustin déclarant dans les Confessions : « si on ne me demande pas ce qu’est le temps, je sais ce que c’est » ; c’est le dévoilement d’un vertige à peine perceptible. Et le temps qui passe, cette « phosphorescence de l’instant », quoi de plus apparenté aux mystères du Je-ne-sais-quoi et [du] Presque-rien ? Jankélévitch se penche sur les charmes du temps et de l’instant davantage que sur le temps lui-même. Car le charme est ce qui séduit en même temps que ce qui ensorcelle.