Éloge des profondeurs

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© Bruno Bressolin / Valérie Oualid

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Cet article est issu du numéro 118 de Philosophie magazine « 118 - avril 2018 », en kiosque le 22 mars 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Après plus d’un an de voyages en notre compagnie, Sylvain Tesson nous quitte pour une nouvelle aventure au Tibet. Mais avant son départ, il partage avec nous un dernier texte, dans lequel Gaston Bachelard se montre le compagnon idéal pour passer une nuit dans l’intimité d’une grotte.

Combien en aurai-je passé des nuits de bivouac au fond des grottes ? Des centaines peut-être, en Provence, dans les Alpes-Maritimes, dans les forêts d’Île-de-France, en Inde, en Russie, au Tibet. C’est la « baume » d’un pays méditerranéen ou un abri de granit, une avancée de roche volcanique ou parfois une simple niche dans une paroi de grès. J’ai fini par établir une technique de l’« art du bivouac en anfractuosité » assez au point et je suis arrivé à cette con­statation : quelle que soit la latitude, c’est toujours la même nuit qui se joue, protégée dans la chaleur de l’œuf pétré, peuplée de songes étranges, marquée de rituels identiques. 

En arrivant, il faut vérifier qu’il n’y a pas de mammifères tapis dans l’antre. Puis il convient d’allumer un petit feu. L’éclat des flammes fait danser les ombres sur les parois. Quelques scolopendres s’enfuient, les chauves-souris en général ne s’envolent pas. On dispose ses hardes pour la nuit dans l’endroit le plus protégé du vent. On sait que l’on n’est pas le premier à dormir sous ces voûtes. Toute grotte a eu son hôte humain sur la Terre jusqu’à ce que la révolution néolithique sonne la sortie de l’abri. Alors, l’homme se dispersa, força les horizons, inventa l’agriculture, architectura des habitats de plus en plus groupés et commença l’exploitation de la Terre. On pourrait trafiquer la pensée B139 de Pascal (« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ») et dire que tout le malheur du monde vient de ce que l’homme n’a pas su demeurer en repos dans ses grottes. 

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