Dossier / “Qu’est-ce qu’un rapport sain à l’argent ?”
Catherine Cusset : ”Je suis née fourmi, mais j’aurais préféré être cigale”
Catherine Cusset. © Francesca Mantovani/Gallimard/opale.photo
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La romancière Catherine Cusset confesse être une « radine ». Entre anecdotes drôles et réflexion sur un rapport irrationnel à l’argent, elle assume sans fard un défaut que peu ont le courage de reconnaître.
Comment avez-vous pris conscience d’être radine ?
Catherine Cusset : Je suis partie vivre aux États-Unis assez jeune, vers 23 ans, et j’y ai découvert un rapport à l’argent assez différent. Je m’irritais notamment lorsque mon mari américain laissait des pourboires qu’en bonne Française j’estimais disproportionnés, ou qu’il le faisait de façon automatique alors même que nous avions été mal servis. Puis nous avons déménagé à Prague au milieu des années 1990. C’était peu de temps après la chute du Mur, dans un ancien pays communiste où le capitalisme n’était pas encore tout à fait arrivé. Tout était très bon marché : j’allais à l’opéra ou au théâtre pour l’équivalent de 1 euro, et les taxis coûtaient 50 centimes. Mon mari était journaliste, et j’avais pris un congé sans solde, donc nous ne roulions pas sur l’or. Mais j’ai constaté que même prendre un taxi à 50 centimes, j’avais du mal à le faire, alors que je pouvais me le permettre financièrement. Je préférais marcher trois quarts d’heure dans le froid. C’est ce qui a déclenché ma réflexion. La radinerie est-elle une question de nature ou de culture ? Je le dis en ouverture des Confessions d’une radine, je suis née fourmi, alors que j’aurais préféré être cigale. On ne choisit pas, il y a une forme de nature première qui organise notre rapport aux autres et au monde. Je crois sincèrement que vivre, c’est dépenser, jouir, donner sans compter, surtout ne pas compter. Je peux me mettre en colère contre moi-même, je peux réagir contre, il n’en reste pas moins que mon premier instinct, c’est d’être radine.