Dossier / C'est quoi un bon Français ?
Ce pays qui est devenu le mien
Cérémonie d’accueil dans la citoyenneté française à la mairie du XIIe arrondissement de Paris, au mois d’octobre 2014. © Jacques Graf/Divergences
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Cet article est issu du numéro 156 de Philosophie magazine « C’est quoi un bon Français ? », en kiosque le 13 janvier 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La France se veut une « exception culturelle ». Au point de demander aux étrangers qui veulent obtenir sa nationalité une forme d’adhésion à sa culture, à sa langue. Celle-ci est évaluée lors d’un entretien aux allures de « grand oral », que détaillent ici cinq témoins qui ont obtenu la naturalisation.
Une fois n’est pas coutume, élus de gauche et de droite se serrent chaleureusement la main. En ce 29 juin 2006, à la préfecture de Tours (Indre-et-Loire), le maire socialiste Jean Germain accueille le président de la République Jacques Chirac qui doit prononcer un discours à l’occasion d’une cérémonie de naturalisation. Pourquoi le chef de l’État se déplace-t-il en personne ? Parce que ce discours, ainsi que la loi adoptée le mois suivant, consacre le principe des cérémonies d’accueil pour tout naturalisé français, alors qu’elles étaient jusque-là facultatives. « Le législateur a ainsi voulu solenniser l’acquisition de la nationalité française, qui ne se réduit pas à une démarche administrative et représente un choix de vie important pour nos nouveaux concitoyens », précise une circulaire interministérielle. Ce jour-là, Jacques Chirac accueille donc 136 nouveaux Français, en leur rappelant que si « la République vous reconnaît comme ses filles et ses fils », « devenir Français, ce n’est pas une simple formalité administrative. C’est un acte fondamental, et surtout un acte qui engage ». Cet engagement, il en rappelle la substance en insistant particulièrement sur la maîtrise de la langue française : « L’apprentissage du français fait partie intégrante du contrat d’accueil et d’intégration désormais proposé à chaque immigrant. Ce contrat est un élément essentiel de la nouvelle politique d’intégration que j’ai voulue pour la France. » Sont également mentionnés le respect de la loi et de « l’esprit républicain », l’adhésion aux valeurs et la volonté de s’intégrer, économiquement notamment, par le travail. Le président conclut en précisant que si devenir Français est un honneur, « en retour, votre choix nous honore pleinement ».
Le sourire de Jacques Chirac ne fera toutefois pas long feu. Certes, on accueille désormais de façon officielle chaque naturalisé français avec remise, entre autres, d’une lettre de bienvenue signée du président, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, du décret de naturalisation et des pièces d’état civil. Mais le Centre d’observation de la société remarque qu’à partir de 2004, année où un pic de naturalisations est enregistré avec 168 000 acquisitions, leur nombre ne cesse de chuter, notamment sous le mandat de Nicolas Sarkozy, pour aboutir à seulement 41 000 étrangers naturalisés en 2020. Que s’est-il passé en un peu plus de quinze ans ? Les associations comme la Cimade ou le Secours catholique dénoncent une crispation autour du niveau de langue exigé, de plus en plus élevé, notamment à l’écrit, ce qui exclut les personnes les plus précaires. Elles pointent également une « vision utilitariste des personnes migrantes et de leur pays d’origine », qui a pour résultat de n’accueillir que des personnes aux compétences rares ou susceptibles de combler des besoins de main-d’œuvre dans les professions peu qualifiées délaissées par les Français.
La philosophe italienne Teresa Pullano, autrice de La Citoyenneté européenne (Les Presses de Sciences-po, 2014), analyse cette baisse drastique du nombre des naturalisations comme le reflet d’un « retour du discours sur la nation ». « Entre 1989 et 2001, nous avons assisté à une phase de globalisation, avec l’idée que les frontières nationales ne comptaient plus et qu’elles étaient un frein à une économie en expansion à l’échelle mondiale, décrit-elle. Les attentats du 11-Septembre, puis la crise économique de 2008, ainsi que les mouvements des printemps arabes, suivis par des mouvements contre-révolutionnaires, sont autant d’événements qui ont remis en cause la dynamique de globalisation. À cela s’ajoute désormais la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, qui a généré un repli à l’intérieur des frontières nationales, même au sein de l’Union européenne. » Le discours national est en effet rassurant : « La nation a eu comme fonction de construire un compromis entre les demandes d’égalité et de liberté. L’État providence tel qu’il a été imaginé au sortir de la Seconde Guerre mondiale en Europe de l’Ouest est le parfait exemple de ce compromis. Mais je crois qu’aujourd’hui il n’est plus valable, tant les gens se sentent délaissés par la globalisation capitaliste. Politiquement, ça n’a aucun sens d’imaginer un retour à la nation, mais c’est ce que les gens veulent. Ils se disent que c’est la seule structure à pouvoir leur offrir une protection. »