La lettre du mercredi
Ce que j'aimerais avoir fait avant mes 40 ans
©Earl Wilcox/unsplash
« Demain, je fête mes 32 ans. Ce nombre ne m’évoque pas grand-chose. Une modique année s’ajoute à mon âge. Quoique j’aime l’occasion qu’il offre d’organiser quelques festivités en bonne compagnie, ce jour m’a toujours laissé à peu près indifférent. Tout de même, je me dis qu’il est peut-être temps d’esquisser ma liste des 40 ans.
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Qu’est-ce à dire ? C’est une petite idée que j’ai eue au cours de ma vingtaine : me fixer, à l’horizon de mes 30 ans, quelques objectifs, afin de donner un peu de structures, de consistance, à ce temps informe qui fuse à mon insu. Sartre souligne combien le projet est le squelette de la temporisation qui donne son sens à l’existence : “Le futur s’est révélé au pour-soi comme ce que le pour-soi n’est pas encore, […] en tant qu’il se fait être comme un projet de lui-même hors du présent vers ce qu’il n’est pas encore” (L’Être et le Néant).
“Projet” est, je suppose, un bien grand mot. Je n’ai jamais cherché très activement à accomplir mes objectifs avant la date fatidique, comme s’il s’agissait d’un enjeu existentiel. Chacun me tenait à cœur, mais j’ai pu laisser passer l’échéance sans être vraiment molesté comme on peut l’être d’avoir trahi une promesse fervente faite à soi-même. Je ne me suis jamais cramponné à mes petits projets comme s’ils étaient une part viscérale de mon identité, comme s’ils représentaient mes plus hauts désirs, ceux auxquels on ne peut jamais vraiment renoncer. Je ne les voyais pas comme des fins ultimes mais comme des étapes – ou plutôt des éléments participant modestement à l’édification d’un monde. “Désirer, c’est construire un agencement, c’est construire un ensemble” qui ouvre l’existence à de nouvelles possibilités, note Deleuze. Il se trouve nonobstant que, dans le lot, la plupart se sont réalisés, ce qui n’a pas été sans susciter une légère satisfaction : acheter une maison, être en CDI, traduire de l’allemand un petit livre de philosophie. J’ai manifestement des ambitions assez modestes. Seul le permis de conduire a résisté.
J’ai pensé à le reprogrammer pour la prochaine étape décennale, avant de me raviser. J’apprécierais, sans doute, de pouvoir prendre la route, mais ce n’est pas la voiture elle-même qui me fait envie, seulement ce qu’elle rend possible. Ajouté à cela l’état d’angoisse dans lequel je m’imagine au volant, je crois qu’il faut se résoudre : je ne serai pas conducteur. En tout cas, la conduite n’est pas un objectif tout à fait pertinent. Mais à quoi aspirer, alors, pour mes 40 ans ? Quelques idées me viennent. Écrire un livre – mais sur quoi ? J’ai bien des pistes, un peu incongrues. Il faudrait faire le tri. Avoir un enfant ? Sans doute.
Difficile de dire ce que l’on veut vraiment. Se mêlent parfois, aux esquisses du désir qui engagent la vie, des considérations extérieures qui les étouffent : est-ce vraiment une bonne idée ? Ne vais-je pas regretter de m’enferrer dans cette voie ? Me priver d’autres désirs ? Mes aspirations ne vont-elles pas, à coup sûr, changer ? Et si ça ne marche pas ? D’un tempérament peu hésitant, peu affecté par l’échec, je ne me pose pas trop, à vrai dire, ce genre de questions. La vie se nourrit des impasses, qui n’en sont jamais vraiment. En revanche, ce que je veux demeure, pour l’essentiel, une énigme. Le désir est nébuleux, élan qui ne se fixe jamais que de manière contingente, furtivement. Son bouillonnement obscur menace de se muer, chez certains, en caprices frénétiques, et chez d’autres, comme moi, en léthargie morose. Comme l’écrit la philosophe Christine Buci-Glucksmann dans son livre Tragique de l’ombre (1990), « à ne pas savoir ce que l'on veut, à ne pas vouloir ce que l'on sait, et à vouloir ce que l'on ne sait pas, on tombe dans l'aporie désirante, une machine infernale où la liberté erre et se piège elle-même ». Il faut bien savoir un peu ce que l’on veut pour vouloir.
Mes modestes projets n’ont pas la prétention de dire la vérité, évanescente, de mes aspirations : ils suggèrent plutôt des formes où le désir peut venir se glisser. Le désir ne se livre pas immédiatement, dans l’évidence ; il faut lui proposer des supports. La volonté n’est pas passive, réduite à embrasser ou à refuser ce désir qui, jailli du fin fond de soi, la transit. Elle participe, me semble-t-il, à lui donner forme, à le construire en dessinant des horizons qui le font résonner avec plus de fidélité que les objets séducteurs, innombrables, purement offerts à son appétit. Alors, dans quoi vais-je me lancer ? Depuis un moment, je regarde avec un peu d’envie les terrariums tropicaux, leurs orchidées rares. Peut-être est-ce le moment de m’en fabriquer un ? »