La lettre du vendredi
C’est bonbon pour la morale !
© Wouter Supardi Salari/Unsplash
« Avez-vous déjà tâté de la niniche ? C’était la spécialité de mes grands-parents confiseurs. Ils tenaient un magasin au Pouliguen, en Loire-Atlantique : le “Pierrot Gourmand”. Ils sont morts depuis longtemps, et le magasin n’existe plus. Mais je me souviens que, lorsque nous y allions pour fêter Noël, ils n’étaient pas tellement disponibles. C’était même pour eux la pleine activité. Alors pourquoi parle-t-on de la “trêve des confiseurs” ?
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La niniche s’étire en faisant des fils. La sucette se décline dans tous les goûts, et sa préparation est assez spectaculaire, puisqu’il faut battre le mélange de sucre et de beurre sur un crochet avant de le débiter sur une plaque de marbre avec de gros ciseaux. Je me souviens de mon grand-père en tablier blanc faisant la réclame devant les badauds et de ma grand-mère en blouse, qui les éclusaient à la caisse : “Treize à la douzaine !” Bref, au moment de Noël, berlingots, caramels au beurre salé, gaufres et niniches accaparaient toute l’attention des touristes et de celle qu’on appelait “Mamie-bonbon”. Des confiseries, les Français en consommeraient un peu plus de quatre kilos par an et par personne, selon le syndicat de confiseurs (contre 7,3 kilos de chocolat), et ce n’est a priori pas à Noël qu’ils se privent.
Il ne s’agit donc pas d’une trêve des confiseurs, mais pour les confiseurs. À la faveur du commerce, en somme. L’expression date de 1874. La France se trouve dans une situation politique mouvementée avec un régime institutionnel provisoire, après que le Second Empire est tombé. Les parlementaires républicains, monarchistes et bonapartistes s’écharpent en décembre 1874 sur la future constitution de la Troisième République et l’organisation des pouvoirs publics. Ils décident alors de suspendre les hostilités à la chambre, de faire une “trêve” entre Noël et le nouvel an. Dans La Grande Encyclopédie éditée en 1886 sous la direction de Marcellin Berthelot, l’article “Assemblées” fait le récit de ces journées. “On différa encore la lutte d'un mois ; on était en décembre, au moment du jour de l'an de crainte de nuire au commerce parisien on ajourna la discussion ; c'est ce que l'on nomma la trêve des confiseurs.” Des journaux satiriques populariseraient en fait l’expression, en ironisant sur le répit que s’accordent les représentants pendant les fêtes – les monarchistes et les bonapartistes entendent effectivement retarder les discussions face aux républicains. Toujours est-il, lit-on dans l’Encyclopédie, que “le président de la République essaya de la mettre à profit pour amener une entente entre les divers groupes. Vains efforts”.
Un gouvernement avant Noël, juste avant la trêve ! C’est l’ambition affirmée hier par François Bayrou dans son entretien télévisé. Saura-t-il lui aussi “la mettre à profit pour amener une entente entre les divers groupes” face à une Assemblée tout aussi fiévreuse et divisée ? Ou en profitera-t-il pour différer toute décision ? “Les sucreries donnent un petit plaisir sans qu’on ait autre chose à faire qu’à les laisser fondre, beaucoup de gens voudraient goûter le bonheur de la même manière, et sont bien trompés” écrit Alain au chapitre “Sucreries” de ses Propos, le 15 septembre 1924. Or, selon lui, “faire et non pas subir, tel est le fond de l’agréable” Ainsi, “la politique n’ennuie point dès que l’on sait le jeu ; mais il faut l’apprendre. Ainsi en toutes choses ; il faut apprendre à être heureux.” Bonbon pour la morale ? »