Quand le carnivore se regarde en face
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Cet article est issu du numéro 117 de Philosophie magazine « 117 - mars 2018 », en kiosque le 15 février 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Est-il immoral de manger de la viande ? Si la morale est le reflet des mœurs, de la coutume propre à chaque nation, la réponse est clairement non. Seuls 3 % des Français sont végétariens. Mais si la morale est la capacité à décider du bien et à réformer sa conduite, alors le débat mérite d’être ouvert.
Ultraminoritaires, les véganes, qui ne consomment aucun aliment d’origine animale et ne portent ni laine ni cuir, incarnent aujourd’hui une forme de pureté – et leur surreprésentation dans les médias montrent que cette attitude travaille les consciences. Mais avant d’inspecter la blancheur de la tunique végane, voyons les problèmes éthiques que soulève l’alimentation carnée ; ils sont au nombre de trois.
Nuire aux animaux ?
Consommer de la viande revient à cautionner et même à financer la souffrance des animaux dans les élevages intensifs et leur mise à mort dans les abattoirs. Ces dernières années ont été marquées par des scandales en cascade sur les conditions de production de la viande industrielle. Les poulets élevés en batterie subissent une opération de débecquage. L’appareil qui tranche le bec des poussins endommage les voies nasales, crée des plaies purulentes souvent infectées. Ils grandissent dans des hangars violemment éclairés. Les porcs ont la queue tranchée ; on leur meule les dents pour éviter les morsures ; les mâles sont castrés. Ils sont soustraits à leur mère après trois ou quatre semaines, au lieu de trois ou quatre mois naturellement. Les bâtiments sont surpeuplés. 20 % des cochons ne résistent pas à ces conditions de vie et meurent avant l’abattage, pourtant prévu cent quatre-vingts jours après la naissance seulement. Des doses massives d’antibiotiques sont administrées aux porcs, ovins et bovins durant l’élevage. Ce qui présente un double danger : ces espèces développent des infections antibiorésistantes ; les consommateurs avalent à leur insu des doses d’antibiotiques, au risque de rendre leurs propres traitements moins efficaces. En pisciculture, le tableau est encore moins rose : les poissons sont élevés dans des bassins bondés, souillés par leurs déjections. Comme ils se blessent mutuellement à coups de nageoires, des antibiotiques sont saupoudrés sur l’eau afin que les plaies ne dégénèrent pas. Curieusement, avant même que les journalistes d’investigation ou qu’une association militante, L214, fassent sortir ce type d’informations de la filière carnée, un philosophe, Peter Singer, professeur d’éthique appliquée à Princeton, avait largement décrit ces pratiques dans La Libération animale (1975), qui a lancé le concept de spécisme. « Les racistes, y écrit Singer, violent le principe d’égalité en donnant plus de poids aux intérêts des membres de leur propre race lorsqu’il y a conflit entre ces intérêts et ceux d’une autre race. Les sexistes violent le prince d’égalité en favorisant les intérêts de leur propre sexe. De même, les spécistes font primer les intérêts de leur propre espèce sur les intérêts plus grands des membres des autres espèces. » En clair, il n’est pas spéciste de tuer un ours blanc pour sauver sa vie ; mais il est spéciste de tuer un bœuf pour le manger, car l’animal éprouve plus d’intérêt à rester vivant que nous n’avons de nécessité de déguster son entrecôte.