Entretien
Christine Détrez : “Le ‘crush’ est une charge mentale genrée très forte chez les jeunes filles”
© Sam McNamara/Unsplash
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Ni amour imaginaire, ni fantasme, ni coup de foudre, ni flirt, ni béguin… mais alors, qu’est-ce qu’un crush ? Décryptage de ce phénomène sentimental avec Christine Détrez, professeure à l’ENS de Lyon, spécialiste en sociologie de la culture et du genre, qui a récemment fait paraître aux Éditions Flammarion Crush. Fragments du nouveau discours amoureux.
D’où vient le mot crush ?
Christine Détrez : La première occurrence du mot crush – qui signifie littéralement en anglais « écraser » – serait apparue dans des journaux intimes d’étudiantes américaines de la fin du XIXe siècle, ainsi que dans des journaux universitaires, où il sert à socialiser les premières années à la vie étudiante. Il désigne l’attirance qu’on éprouve pour quelqu’un. Le terme existe depuis plus d’un siècle aux États-Unis mais il se diffuse en France seulement depuis une dizaine d’années. La première fois que je l’ai entendu, c’était dans une chanson des années 1920 : I’ve Got a Crush on You, reprise notamment par Frank Sinatra. Mais ce petit mot a commencé à m’obséder lors d’un cours que je donnais sur l’amour et l’amitié : « Mais Madame, vous ne savez vraiment pas ce que ça veut dire ? », s’indignait une étudiante. Pas vraiment. Et à ma grande surprise, je me suis rendu compte de la difficulté des élèves à définir de façon claire et certaine le sens du mot crush.
“Le terme existe depuis plus d’un siècle aux États-Unis mais il se diffuse en France seulement depuis une dizaine d’années”
Qu’est-ce qui distingue le crush du flirt ?
Le crush, c’est une attirance qui a vocation à rester secrète et qui alimente des conversations interminables entre amies. Le crush ne se concrétise pas systématiquement, contrairement au flirt. Le crush, ça peut être un petit crush, un gros crush ; ça peut être très court, un ou deux mois, comme ça peut durer un ou deux ans. Et l’effet de groupe est primordial dans le crush comme dans le flirt. Dans les années 60, il faut avoir un flirt. En témoigne la chanson de Françoise Hardy – « Comme les garçons et les filles de mon âge, connaîtrais-je bientôt ce qu’est l’amour ? » –, le flirt, c’est ce qui fait qu’on est jeune et à la page. Le crush suit la même logique. Mais là où le flirt se distingue du crush, c’est sur la question du rapprochement des corps. Le flirt commence en France à la fin du XIXe, à une époque où les jeunes filles ne pouvaient pas regarder un garçon dans les yeux sous peine d’une mauvaise réputation. Dans mon livre, je m’appuie sur les travaux de l’historienne Fabienne Casta-Rozas et du sociologue Hugues Lagrange sur le flirt. La question était de savoir : comment rapproche-t-on les corps ? Le flirt, c’est une relation sexuée sans engagement. Or, dans le crush, ce n’est pas toujours le cas. Le crush au XXIe siècle, débarrassé de la question du sexe, nous engage plutôt émotionnellement à l’autre.