Édito

"Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie" : l'édito d’Alexandre Lacroix

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"Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie" : l'édito d’Alexandre Lacroix

© Charles Berberian pour PM

Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine « Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie », en kiosque le 15 janvier 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

"Réenchanter les surfaces" : l'édito du numéro 196

Pourquoi sommes-nous si émus par la manière dont Claude Monet a peint les haies du bocage normand ou les bords de Seine en hiver, dont Vincent Van Gogh a représenté les champs de blé et les souches des arbres autour d’Auvers-sur-Oise ? Pourquoi jusqu’à aujourd’hui, où que ce soit sur la planète, lorsque vous organisez une exposition et que vous montrez ces tableaux – qui représentent un sujet somme toute banal, la campagne française à la fin du XIXe siècle –, une foule se pressera pour les voir ?

Voici peut-être une explication : ces artistes ne se sont pas contentés de reproduire les paysages qu’ils avaient sous les yeux, ils sont parvenus à opérer une métamorphose, à saisir l’extraordinaire dans l’ordinaire. C’est cette métamorphose, bien plus que leurs sujets concrets, qui continue de nous fasciner, comme si elle conservait à distance le pouvoir d’alléger le poids de l’existence.

Dans sa somme touffue Le Postmodernisme (1991), le philosophe et critique d’art marxiste Fredric Jameson formule une intuition profonde : l’art moderne serait en rapport étroit avec l’ennui, avec le désir de trouver une échappatoire dans un monde où les loisirs n’avaient pas encore pris leur essor – où il n’y avait pas le cinéma ni la télévision, et très peu de divertissements. Dans le monde rural à l’époque de Van Gogh ou de Monet, « les arbres fruitiers sont de vieux bouts de bois épuisés sortant d’un sol pauvre », « les villageois sont usés jusqu’aux os ». 

L’opération à laquelle se livre le peintre lui permet de faire « exploser en une surface hallucinatoire de couleurs » le paysage champêtre figé, boueux, où les humains sont assignés à résidence. Et cette opération n’est pas seulement esthétique mais politique : « La transformation violente et délibérée d’un terne objet-monde paysan en une matérialisation des plus éclatantes de purs coloris de peinture à l’huile doit être comprise comme un geste utopique, un acte de compensation. » 

Il est possible que l’ennui, la tonalité fondamentale qui fournit l’aliment implicite de cette entreprise artistique, n’existe plus vraiment sous cette forme désormais, à l’heure où les filtres Instagram se chargent d’améliorer les couleurs du réel, où nous avons avec nos smartphones la possibilité de nous soustraire à tout instant à l’ancrage dans l’ici et le maintenant. C’est peut-être pour cela que la production des artistes d’aujourd’hui est si différente de celle de Monet ou de Van Gogh – ils ne cherchent plus à transfigurer un quotidien où tout se répète, où rien n’arrive.

Et pourtant, au-delà de la critique d’art, il y a comme une leçon philosophique à tirer de cette affaire. L’utopie ne réside pas forcément en la création d’un lieu imaginaire, d’un modèle de cité idéale inconnu des historiens. Elle n’est pas seulement une fiction politique à vocation normative ou révolutionnaire. Il existe en effet un geste de compensation utopique, qui consiste à partir de ce que nous voyons et à accentuer délibérément certains aspects du réel. Monet s’est mis à voir des taches roses et dorées dispersées dans les brumes enveloppant le monde. Dans l’œil de Van Gogh, la campagne s’est changée en un théâtre où se déchaînent des forces cosmiques. L’un exagère la douceur, l’autre le dynamisme des choses. 

Ainsi il est possible d’échapper à l’ennui de la répétition du quotidien, non pas en rêvant d’un ailleurs, mais en infléchissant notre rapport à ce qui nous entoure – par un regard prolongé, attentif, qui sélectionne dans ce qui est déjà là ce qui mérite d’être retenu et magnifié. C’est peut-être à cette condition qu’on parviendra à ne pas se dissoudre dans la monotonie quotidienne et que, jusqu’à notre dernier souffle, aucun matin ne sera jamais plus blême.