Hommage
Comprendre le “système technicien” de Jacques Ellul, disparu il y a trente ans
Jacques Ellul à son domicile à Pessac (33), en 1990. © Jan van Boeckel/Wikimedia Commons - CC BY-SA 4.0
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Historien, sociologue, théologien, philosophe atypique, pionnier de l’écologie et de la critique de la technique, figure centrale de l’anarchisme chrétien, Jacques Ellul disparaissait il y a trente ans, le 19 mai 1994. Au fil d’une œuvre aussi iconique que polémique, il a théorisé l’hégémonie du « système technicien ». De quoi s’agit-il ?
Le vrai sens du communisme
Qu’est-ce que le « système technicien » théorisé par Jacques Ellul, disparu il y a trente ans ? Pour le comprendre, il faut revenir sur le cheminement intellectuel du philosophe. Si Ellul n’a jamais caché sa dette à l’égard de Marx, il n’a eu de cesse d’en dénoncer les lectures simplificatrices, qui réduisent et « moralisent » la lutte des classes à un affrontement entre des gentils prolétaires exploités et de méchants patrons qui les volent. Ce n’est pas une question de personnes mais de système. Le capitalisme fonctionne structurellement sur le mode de l’exploitation : « C’est le mécanisme lui-même qui est ainsi. […] La qualité morale du patron ne change rien » (Changer de révolution, 1982).
Ellul prend rapidement ses distances avec l’expérience politique du communisme de son temps, qui n’en porte que le nom. L’URSS n’est pas, à ses yeux, l’opposé du capitalisme américain, mais son symétrique : un « communisme d’État », qui fonctionne au fond avec le même logiciel : la course au profit et à la rentabilité, le culte de la production et de la croissance, la quête du confort comme seul horizon de l’existence, l’industrialisation. « Que ce soit en régime communiste ou en régime capitaliste, la création de cette industrie ne peut s’effectuer que par la capitalisation. […] La seule différence, c’est que dans le cas du communisme, tout le profit revient à l’État […] tandis que dans le cas du capitalisme, une part de ce profit enrichit des personnes privées. […] Le monde dirigeant de l’URSS obéit aux mêmes lois que le monde dirigeant capitaliste : toujours plus efficace, toujours plus rapide, toujours plus puissant. » La guerre froide que se livrent les deux mondes est un simulacre. Des deux côtés, on assiste à un même processus sous deux visages différents : celui de la « concentration ».
Enfin, Ellul souligne que, dans la seconde moitié du XXe siècle, le capitalisme d’État et le capitalisme « libéral » ne sont pas simplement les deux faces d’une même pièce, mais que ce capitalisme biface est débordé par un autre processus plus profond et plus aliénant : l’avènement du « système technicien ». « Ce qui me paraissait comparable dans le monde soviétique et dans le monde capitaliste, c’était précisément le phénomène technique. On pouvait partir de l’idée extrêmement simple qu’une usine d’automobiles en URSS et une usine d’automobiles aux États-Unis, c’est exactement la même chose » (Entretiens, 1979). Ellul est bien conscient que le capitalisme n’a pas disparu. Mais il souligne qu’il n’est déjà plus « le facteur le plus décisif pour expliquer l’ensemble des phénomènes de notre temps » :
“Le pouvoir et la capacité de reproduction de la valeur ne sont plus liés au capital mais à la technique. […] Le capitalisme est une réalité déjà historiquement dépassée. Il peut bien durer un siècle encore, cela n’a pas d’intérêt historique. Ce qui est nouveau, significatif et déterminant, c’est la technique”
La Technique ou l’enjeu du siècle, 1954
C’est la technique comme phénomène d’ensemble qui « crée ce monde » et est désormais « le moyen de réalisation de la concentration » toujours plus poussée. Aux yeux d’Ellul, il est donc inutile de « déblatérer contre le capitalisme » ; mieux vaut s’attaquer à la (nouvelle) racine du problème.
La constitution du système technicien
La technique est autre chose qu'un ensemble de machines industrielles. Elle est plus qu'« un vaste ensemble de moyens assignés chacun à une fin » mais le « milieu environnant » de l’existence humaine, dotée de sa propre logique autonome. La technique n’est pas un ensemble de techniques diverses, c’est un tout cohérent qui structure le monde et qu’il faut comprendre dans son unité. Ce tout, ajoute Ellul, est devenu « autonome » : il ne sert plus l’homme mais se sert de lui et lui impose ses propres fins – il le requiert pour son incessant perfectionnement. « Aujourd’hui, le moyen se justifie par lui-même, on a dépassé le temps du principe “la fin justifie les moyens” » (Présence au monde moderne, 1948).