La lettre du mercredi
On connaît la chanson
© Rawpixel
« Qu’est-ce qu’une bonne chanson ? Je ne parle pas du tube qui s’installe durablement dans votre tête et qui déchaîne les foules, tout en engrangeant des millions d’écoutes sur les plateformes de streaming – encore que ce dernier critère ne soit plus si pertinent, comme on le verra plus bas. Mais du morceau porté par la voix d’un artiste qui résonne peut-être avec votre propre expérience, ou qui vous fait adopter un point de vue différent sur un sujet, et ce en trois minutes chrono – pourquoi se fatigue-t-on à développer des arguments le long d’essais de 400 pages, franchement ? –, ou, tout simplement, qui vous fait rire. À quoi ça tient ?
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Pour être honnête, la définition de la bonne chanson, c’est un peu comme celle du bon chasseur : on a de fortes chances de tourner en rond autour d’un petit nombre de critères sans jamais conclure. Tentons alors plutôt par la négative. Tentons même de voir si les facteurs “voix singulière + témoignage personnel + émotion” tiennent la route en soumettant un prompt de chanson à une intelligence artificielle générative. J’ai ainsi demandé à Suno, une IA spécialisée dans la composition musicale, de créer “une protest song en hommage aux exilés expulsés de la Gaîté lyrique”. En à peine dix secondes, le programme me propose deux arrangements très différents sur un même texte construit de façon classique autour d’un enchaînement couplets/refrain agrémenté d’un pont.
La première option relève de la country avec un chanteur à la voix légèrement nasillarde et un accompagnement de guitares acoustiques et un violon. Les paroles riment, mais évoquent davantage la condition d’exilé en général que l’événement spécifique de l’évacuation brutale qui a eu lieu hier, tout en égrenant des images franchement toutes faites – “the city of lights” ou “the dead of night”, par exemple. Le second arrangement rappelle davantage une chanson folk introspective qui tirerait un peu vers la pop avec son piano triste et ses enchaînements d’accords visant à tirer la larme. J’ironise, mais malgré quelques erreurs d’harmonie, c’est loin d’être nul ! Les artistes qui s’inquiètent de voir leur travail pillé par l’IA ont raison de protester, comme l’ont fait le millier de musiciens britanniques en février dernier en publiant un album fait de silence : le risque est immense de voir le marché inondé de ce type de compositions standardisées. Après le prêt-à-porter, vient le “prêt-à-chanter” : des kilomètres de musique qui finiront sans doute par s’accumuler sur des serveurs poubelle, tels les ballots de vêtements qui forment des décharges à ciel ouvert au Ghana.
C’est d’autant plus alarmant que la plateforme de streaming Spotify encourage largement le mouvement, comme le révèle la journaliste américaine Liz Pelly dans Mood Machine: The Rise of Spotify and the Costs of the Perfect Playlist (Simon & Shuster, non traduit), une enquête publiée en janvier. Elle s’intéresse tout particulièrement aux playlists d’ambiance, celles que vous lancez pour faire du sport, pour accompagner un dîner ou pour vous concentrer sur une tâche particulière. Liz Pelly s’est aperçue que ces compilations, qui comptabilisent parfois des millions d’écoutes, sont truffées de morceaux composés par des artistes fantômes, inventés de toutes pièces par la plateforme : parfois il s’agit d’un véritable musicien missionné pour écrire des heures et des heures de musique, caché derrière une dizaine de pseudonymes différents, parfois il s’agit tout bêtement d’une IA. L’objectif : diminuer les coûts de production, évidemment, le tout sans que les auditeurs ne soient prévenus. Spotify baptise ces programmes “Perfect Fit Content” (ou PFC), soit “contenu parfaitement adapté”.
Pour revenir à notre première question, la bonne chanson est-elle un “Perfect Fit Content” ? Après tout, il est vrai que nous aimons écouter des chansons tristes quand nous venons de nous faire plaquer, ou que nous apprécions d’entamer la journée par une musique entraînante avant de nous lancer dans l’enfer des transports en commun. Mais cette idée d’un contenu qui nous serait parfaitement adapté relève d’une étrange conception du monde : au lieu de mobiliser nos capacités d’adaptation et de parier sur notre curiosité et notre faculté de nous étonner de l’inconnu, de l’étrange, du non-familier, les ingénieurs du “PFC” – dit comme ça, on dirait le nom d’un pesticide – cherchent au contraire à adapter, voire à tordre le monde à nos affects, en créant des atmosphères, des ambiances et non plus vraiment de la musique.
Dans les dernières pages de son essai Le Concept d’ambiance (Seuil, 2020), le philosophe Bruce Bégout remarque à quel point il est illusoire de chercher à créer des ambiances : “Lorsque, en composant des situations, [les humains] croient déclencher de manière consciente des atmosphères, adoptant une position de surplomb, ils ne font que les préparer ou, le plus souvent, les empêcher. [Ils] ne créent pas réellement des ambiances, ils s’échinent à produire certains dispositifs spatiaux et médiaux qui, dans le meilleur des cas, sont supposés engendrer, tout au bout de la chaîne causale, des ambiances.” Le dîner aura beau être soutenu par la litanie inoffensive d’un piano solo, la dispute finira par éclater. Et de conclure de cet échec qu’il s’agit de la “preuve vivante que la réalité de l’expérience n’est pas entièrement processus.” Une idée sans doute pas évidente à intégrer aux process de Spotify. »