Vie quotidienne
Contre le pourboire dématérialisé ! avec Georges Bataille
© Raphaël Demaret/Réa
Emmanuel Macron a annoncé lundi 27 septembre la défiscalisation des pourboires payés en carte bleue. Cette mesure part d’un constat : depuis l’épidémie, les gens ont de moins en moins de monnaie, et ont donc tendance à donner moins de pourboires. Qu’à cela ne tienne – ils pourront maintenant payer leur pourboire directement par carte bancaire, comme c’est déjà le cas dans de nombreux pays. Mais en France, cette habitude est beaucoup moins ancrée. Un pourboire, n’est-ce pas d’abord des pièces sonnantes et trébuchantes, voire pour les plus généreux, des billets palpables et colorés qui bruissent sous la main ? La matérialité et la visibilité de la monnaie ne fait-elle pas partie de l’essence même du pourboire, et plus largement de tout don ?
- Don versus raison. En Allemagne, en Hongrie ou en Angleterre, le pourboire correspond à un pourcentage précis de la note (entre 5 et 15%) que l’on peut régler directement par carte bleue. En France, à l’inverse, le pourboire, outre les 15% pour le service déjà inclus dans l’addition, restait jusqu’à maintenant facultatif et payable « de la main à la main ». Ainsi la question du pourboire oppose-t-elle deux modèles de dépense théorisés par Georges Bataille dans La Part maudite (1949). Lorsqu’il est calculé en pourcentage, le pourboire obéit à ce que l’écrivain appelle « la science économique », composée d’un « ensemble d’opérations » rationnelles, organisées dans le but d’obéir à une fin précise : en l’occurrence, indexer le pourboire au prix du repas. Or jusqu’à présent dans le modèle français, le pourboire correspondait à l’inverse à la logique du « pur don », dissipé en pièces sonnantes et trébuchantes de manière spontanée et aléatoire, dans un « mouvement de dilapidation » plus ou moins généreux selon les finances – ou l’avarice ! – du client.
- Ostentation versus confidentialité. Dans l’acte de donner publiquement de l’argent en « bonus », il y a souvent une mise en scène de sa propre générosité. Dans n’importe quel don, plus la « dilapidation » est « luxueuse », plus « on manifeste sa richesse, sa chance et sa puissance », affirme Bataille. Le don, et donc le pourboire, doit être ostensible, voire exubérant. Dès lors, quoi de mieux (ou de pire) que des grosses pièces, voire des billets colorés, pour afficher sa générosité ? Avec le paiement par carte bancaire, la générosité va à l’inverse devenir une affaire privée. De même qu’au supermarché, on peut appuyer discrètement sur le bouton « refuser » du lecteur de carte bleue qui nous demande d’aider une association, on pourra désormais refuser un pourboire ni vu, ni connu, dans l’intimité d’un face-à-face silencieux entre nous et le clavier de l’appareil. On pourrait à ce titre remettre en question l’affirmation du député des Yvelines Jean-Noël Barrot, pour qui cette mesure va « faire levier de la générosité des Français ». Si heureusement, la mise en scène de soi n’est pas la seule raison de faire un don, l’on peut se demander si le fait de rendre ce geste confidentiel ne risque pas diminuer la fréquence des pourboires.
- Personne versus entreprise. Si le pourboire en pièces peut être une occasion de se faire mousser, il est avant tout une manière de remercier le serveur. À l’inverse, quand il dépend du prix du repas et non de la qualité du service, ce n’est plus une seule personne que l’on récompense, mais toute une entreprise : un bar, un restaurant… Ramener les dépenses économiques à « une entité fondée sur des systèmes » comme « des organismes ou des entreprises » et non à des personnes, est selon Bataille une « tendance naturelle de l’esprit humain » qui assèche les rapports « et la circulation d’énergie » entre les individus.
- C’est l’effet pervers que pourrait provoquer le pourboire discret, imposé et mécanisé par le lecteur de carte bleue. À l’inverse, le pourboire remis en main propre (ou déposé sur la table), certes ostentatoire, facultatif et aléatoire, a le mérite d’humaniser la relation. En ce sens, il constitue un bonus qualitatif et non une donnée quantitative froide, qui se substitue (mal) à la faiblesse des salaires qui ont cours dans le monde de la restauration. S’il ne nous rend pas forcément plus généreux, celui-ci nous rend à coup sûr plus humains.