Dossier / “Comment recommencer ?”
L’art de la repasse : une journée dans les cuisines d’un restaurant et dans les coulisses d’un théâtre
Lorraine de Sagazan et Ali Komi . © Daniele Molajoli - © Élise Augustynen
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Cet article est issu du numéro 196 de Philosophie magazine « Comment recommencer ? En amour, au travail, dans la vie », en kiosque le 15 janvier 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Comment reprendre les mêmes gestes sans éprouver l’ennui ? Pour le savoir, nous avons suivi deux scènes qui ont fait de la réitération un métier et du recommencement un apprentissage : la cuisine du restaurant La Résidence et le théâtre du Conservatoire national d’art dramatique.
14 h, Conservatoire national d’art dramatique / La mise en scène
« On va reprendre. » Allongés sur le sol, des étudiants repassent leur texte en admirant le plafond. D’autres se maquillent. Certains se filment. Ils sont en troisième année au Conservatoire national d’art dramatique et préparent une mise en scène d’Andromaque sous l’œil de Lorraine de Sagazan. La metteuse en scène (dont j’aime beaucoup le travail) a accepté que j’assiste à l’une de ses répétitions. Je prends place au fond de la salle. « Vous ne m’attendiez pas, Madame, et je vois bien que mon abord ici trouble votre entretien. » Les comédiens reprennent les dernières scènes de l’acte IV de la tragédie de Racine entre Hermione (qui aime Pyrrhus) et Pyrrhus (qui aime Andromaque, qui aime Hector). Des amours contrariés – un classique ! Mais les jeunes comédiens interprètent les extraits les plus connus dans d’infinies variations, quatre, cinq, six fois… « Je t’aimais inconstant, qu’aurais-je fait fidèle ? » Depuis un coin de la salle, Lorraine de Sagazan reprend : « Tu “justifies” trop, on la refait. » Ils reprennent jusqu’à trouver la bonne intention. « Sans le fait de faire, de refaire, de refaire encore, l’émotion ne descend pas assez dans le corps, elle reste superficielle. La répétition est une expérience physique. Cela ne signifie pas dire le même. Répéter, c’est recommencer au sens que donne Samuel Beckett quand il dit “rater encore, rater mieux”. C’est une tentative pour recréer une disponibilité originelle. Les répétitions sont comme une rééducation vers un état spontané de présence. » Cette méthode d’inspiration pragmatique fait du recommencement le sens même de l’action. Il ne s’agit pas de répéter dans l’espoir d’atteindre un but défini a priori mais de répéter pour trouver celui-ci, de le rechercher comme une réminiscence. « En répétition, j’ai besoin de me perdre, de me désordonner. J’ai l’impression qu’alors quelque chose d’inattendu peut surgir, confirme Lorraine de Sagazan. Tout cela relève de l’antiméthode ! » D’autres interprètes montent alors sur le plateau. Le temps est compté ; la troupe aimerait filer l’intégralité de la pièce ce soir.
16h, La Résidence, au Ground Control / La mise en place
À La Résidence, le temps aussi est compté. Le service de midi vient de s’achever, mais déjà quatre cuistots s’activent à nouveau en cuisine. « Deux équipes se relaient. La première travaille le matin, commence à 8 heures et finit à 16 heures, m’explique Komi Ali, le sous-chef du restaurant. Les personnes qui travaillent le matin font la mise en place pour les personnes qui travaillent le soir », selon une mécanique parfaitement huilée qui permet le bon déroulement du service. La mise en place est une routine qui consiste « à faire la liste des priorités, à s’assurer des quantités prévues. On fait chaque jour l’inventaire des produits frais, de la viande et des légumes, que l’on commande quotidiennement ». L’ambiance reste calme en salle à cette heure. Mais nous sommes vendredi, et chacun s’attend à l’affluence d’une veille de week-end. Quand j’entre dans la cuisine, Sani pèse la semoule pour préparer un couscous ; Volodymyr coupe des patates douces pour en faire des frites ; Tashi prépare des croquettes de tapioca ; Dawit est à la plonge. Les membres de cette modeste brigade sont des apprentis : ils acquièrent les techniques du métier sous la direction de Komi Ali, qui a lui-même été formé auprès de grands chefs.