La lettre du lundi
Crimée châtiment
23 septembre 2023. Une vue aérienne de la ville de Sébastopol après qu’un missile a frappé le quartier général de la flotte russe de la mer Noire en Crimée annexée. © Planet Labs PBC/AFP
« La guerre russo-ukrainienne est partie de Crimée, lors de son annexion en 2014 par la Russie. Elle va y retourner. C’est la conviction et le projet de Volodymyr Zelensky, qui l’a clairement affirmé au cours d’un entretien début janvier à l’hebdomadaire britannique The Economist. Vœu pieux après la défaite de la contre-offensive ukrainienne ? Pas sûr, car c’est une loi de la guerre : elle finit toujours par revenir là où elle a débuté.
La Crimée et la mer Noire “vont devenir le nouveau centre de gravité de la guerre”, annonce le président ukrainien. Certains hausseront les épaules en déplorant une pirouette de Zelensky après l’échec de sa contre-offensive et face aux nouvelles difficultés qui s’accumulent – contre-attaques russes, bombardements d’une ampleur inédite, baisse du soutien occidental, difficultés pour enrôler de nouvelles troupes, turbulences politiques internes… D’autant que le facile slogan “la Crimée a toujours été russe” est largement diffusé en France, justifiant la transgression de son annexion en 2014 après un référendum invérifiable organisé sous pression militaire. Nos représentants politiques n’ont pas brillé par leur courage lorsqu’ils ont exclu la question du sort de la péninsule des négociations de Minsk de 2014 à 2022, ou refusent d’exprimer clairement l’appartenance de la Crimée à l’Ukraine. La journaliste et spécialiste de géopolitique Sylvie Kauffmann détaille, dans son ouvrage récemment paru Les Aveuglés. Comment Berlin et Paris ont laissé la voie libre à la Russie (Stock, 2023), ce qu’elle appelle “le grand renoncement” de l’Occident face à ce rapt fondateur.
Et pourtant, il se passe bien quelque chose autour de la péninsule. En ayant détruit une vingtaine de navires russes depuis février 2022 (le dernier en date a été attaqué fin décembre), en ciblant ses ports, en atteignant le quartier général de la flotte de la mer Noire à Sébastopol en septembre dernier, l’Ukraine a contraint les navires ennemis à se replier. Kiev, qui n’a pas de marine, a pratiquement vaincu Moscou en mer Noire. Quant à la presqu’île elle-même, elle demeure sous pression. L’Ukraine compte bien, avec l’aide des missiles occidentaux, réussir à détruire le pont de Kertch, inauguré par Poutine en 2018. Les Criméens ne sont pas rassurés. Dans un récent reportage du Monde, des habitants sont persuadés que les troupes ukrainiennes finiront par débarquer sur ce territoire sacralisé par le poutinisme triomphant.
Si la contre-offensive de l’été a échoué à isoler la Crimée du Donbass, l’objectif de Kiev reste la péninsule, afin d’assécher le ravitaillement venu de Russie. Mais cette ambition n’a pas que des raisons militaires. Elle est, premièrement, hautement symbolique. Zelensky veut reprendre le contrôle d’une partie intégrante de son pays, malgré les revendications de Moscou sur sa culture, son histoire et sa flotte. Car la Crimée est ukrainienne. D’ailleurs, au moment de l’indépendance du pays en 1991, une majorité des habitants de la presqu’île a exprimé son adhésion à une Ukraine détachée du grand frère russe.
L’enjeu criméen, deuxièmement, obéit à une logique propre à la guerre : celle-ci a un point de départ qui devient son point d’arrivée. Moscou a lancé les hostilités en 2014 en annexant la région. Elle les a relancées et radicalisées en 2022. Mais, aux yeux des Ukrainiens, la cause motrice de cet abominable conflit, c’est la Crimée. Comme l’Alsace-Lorraine, disputée entre Français et Allemands durant trois guerres, comme la Palestine, dont la cause se présente de nouveau, toujours irrésolue, depuis le 7 octobre 2023, la Crimée demeure ce nœud ultra-sensible autour duquel se construisent des conflits de très longue durée.
Ce n’est pas que l’histoire soit cyclique. Mais afin de réparer un crime d’agression, il faut revenir à la plaie originelle, pour la nettoyer enfin. Comme l’écrit Machiavel dans ses Discours sur la première décade de Tite-Live (1531), “on peut commencer la guerre quand on veut” – c’est ce qu’a fait Vladimir Poutine en 2014. Mais, poursuit le philosophe, “on ne peut pas la finir de même”. Nul ne sait quand l’armée ukrainienne parviendra à reprendre la Crimée. Ce qui est certain, en revanche, c’est que les Ukrainiens considèreront le conflit terminé uniquement quand leur drapeau flottera sur la péninsule. On peut en déduire que cette guerre risque de durer longtemps. »
➤ Recevez la newsletter quotidienne et gratuite de Philosophie magazine dans votre boîte mail. Et pour profiter de tous nos articles, choisissez l’offre d’abonnement payante qui vous convient le mieux.