Catastrophe
Cyclone à Mayotte : pourquoi le climat est-il si injuste ?
Une photo prise le 15 décembre 2024 montre un tas de débris de tôles, de bois, de meubles et d’effets personnels après le passage du cyclone Chido sur le territoire français de Mayotte, dans l’océan Indien. Au moins 14 personnes ont été tuées par le cyclone, selon un bilan provisoire. © Kwezi/AFP
Le cyclone qui s’est abattu avant-hier sur Mayotte laisse les habitants dans une situation dramatique. Cette « injustice climatique », qui affecte en priorité les populations les plus précaires, interroge sur notre tendance à nous demander « pourquoi ? », à lire un dessein caché dans les événements les plus injustes.
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Un cyclone d’une grande violence (des vents à plus de 220 km/h) s’est abattu sur Mayotte le 14 décembre 2024. Le bilan provisoire fait état de 14 morts, de centaines de blessés, mais aussi de destructions matérielles entraînant des milliers de sans-abri, notamment dans les bidonvilles, ainsi que d’importants déficits sanitaires et logistiques : l’île est privée d’eau, d’électricité et de moyens de communication. Des secours ont été dépêchés depuis la métropole pour répondre à la crise.
L’événement réveille des questionnements propres à ce qu’on appelle la « justice climatique », courant de pensée qui s’interroge sur la responsabilité des différentes nations vis-à-vis des populations les plus touchées par les dérèglements environnementaux. Le paradoxe étant que les plus exposés et les plus vulnérables sont aussi ceux qui ont le moins profité des activités qui génèrent le désastre écologique. L’idée d’une justice climatique repose en réalité sur le constat amer d’une « injustice climatique » ébranlant nos dispositions morales : les catastrophes s’abattent comme des malédictions sur ceux qui y participent, profitent et résistent le moins.
Aussi dénué d’intention que soit un cyclone, on ne peut s’empêcher de se demander « pourquoi ? », de chercher une raison à cette injustice flagrante. Son action a beau être impersonnelle et sans but, elle donne tout de même l’impression d’être le produit d’un dessein malveillant, énième coup du destin ou d’un dieu caché et cruel. On a du mal à mettre les injustices trop manifestes sur le compte du hasard, et c’est, étrangement, les événements les plus malheureux qui ravivent nos tendances à la superstition. Ces dernières, les penseurs anticléricaux du XVIIIe siècle comme Sade ou Voltaire se sont ingéniés à les ridiculiser. En pied de nez aux grandes théodicées, c’est-à-dire aux arguments philosophiques et théologiques qui essayaient de concilier l’existence du mal et la souffrance des innocents avec la bonté divine, ils se sont mis dans la position de dieux malveillants pour produire des récits dans lesquels le mal et l’injustice ont un caractère systématique. Derrière l’invraisemblable malchance du Candide de Voltaire et de la Justine de Sade, qui cheminent d’infortune en infortune, il y a un romancier cruel qui a pris la place de Dieu pour prouver à ses personnages qu’ils ne vivent pas dans le meilleur des mondes possibles, que la prière n’exauce rien.
Tout semble nous pousser à chercher une explication, une finalité, à ce qui n’a rien d’intentionnel : une punition, une leçon ou une épreuve du Ciel. Mais nous avons aussi appris à penser autrement, à considérer les phénomènes naturels comme des processus impersonnels régis par les lois physiques. Un cyclone n’a pas de raison morale mais des causes climatiques, ce qui ne nous empêche pas de ressentir un vif sentiment d’injustice ni de nous interroger sur nos responsabilités.
Et c’est justement l’absence de destin qui ouvre la voie à une véritable action morale ou politique. Peter Singer, dans son essai de 1972 Famine, Affluence, and Morality, insiste sur le fait que l’absence de culpabilité ne nous exonère pas de toute responsabilité. Ce n’est pas parce qu’une catastrophe naturelle n’est pas de notre fait qu’il n’y a pas une obligation morale impérieuse à venir en aide aux sinistrés. Critiquant la distinction traditionnelle entre devoir et charité, il affirme que l’aide humanitaire ne devrait pas être vue comme un acte généreux mais comme un devoir, et que la distance géographique ou la présence d’autres contributeurs n’atténuent pas cette responsabilité. L’injonction s’applique également aux zones qui, contrairement à Mayotte, ne font pas partie du territoire national, tout en soulevant la question de l’injustice climatique dans les catastrophes où l’action humaine semble absente. Pourtant, dans l’immense majorité des cas, cette responsabilité humaine est bien réelle, rendant plus cruciales encore les notions de juste et d’injuste.