Dossier / “Réparer la Terre ?”
Les ingénieurs vont-ils refroidir la Terre ?
Vue de la Terre prise depuis le satellite Terra. Elle montre que le rayonnement thermique sortant des océans est assez uniforme. Les bandes bleues représentent des nuages épais, dont les sommets sont si hauts qu’ils comptent parmi les endroits les plus froids de la Terre. ©Nasa
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Cet article est issu du numéro 164 de Philosophie magazine « Réparer la Terre ? », en kiosque le 28 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Alors qu’une étude importante souligne le risque d’une accélération imminente du réchauffement climatique, avec le passage de « points de bascule » irréversibles, trois experts philosophes et scientifiques détaillent les bénéfices et les risques de l’action technique directe sur l’environnement, qu’on appelle la géo-ingénierie.
Sa parution a fait grand bruit. Le 9 septembre, la revue Science publiait à partir d’une synthèse de plus de deux cents publications scientifiques un rapport aux conclusions préoccupantes. En effet, l’équipe internationale de chercheurs mobilisée pour l’étude identifiait seize points de rupture (ou tipping points, en anglais), c’est-à-dire des seuils de réchauffement au-delà desquels on doit s’attendre à des changements climatiques brutaux et irréversibles, avec un impact majeur sur les sociétés humaines. Avec le niveau actuel de réchauffement – plus 1,1 °C par rapport au début de l’ère industrielle –, nous sommes sur le point d’atteindre cinq de ces points de bascule : la disparition des calottes glaciaires du Groenland et de l’ouest de l’Antarctique, le dégel abrupt du pergélisol (les sols gelés en permanence) dans les régions boréales, l’extinction des coraux tropicaux et subtropicaux, et l’arrêt d’un élément important de la circulation océanique dans l’Atlantique Nord. Si les pays signataires s’en tiennent aux objectifs fixés par l’accord de Paris visant à limiter à moins de 2 °C le réchauffement, ces seuils vont être mécaniquement franchis. Face à cette situation alarmante, de quel secours peut être la géo-ingénierie ?
Depuis déjà une décennie, la question divise : on ne sait trop quelle confiance accorder à ces savants qui proposent de recourir à des techniques pour rafraîchir le climat terrestre. À bien y regarder, les conflits sur le sujet tiennent moins à des différends de nature scientifique qu’à une opposition philosophique et éthique concernant la place que l’homme doit prendre au sein de la nature. D’un côté, les romantiques considèrent que nous devons tirer des leçons du présent et renoncer, devant ses impasses évidentes, à l’idéal moderne de maîtrise de la nature pour retrouver une certaine humilité. De l’autre, les rationalistes technophiles continuent de faire confiance à l’ingéniosité humaine et pensent que modifier le climat constitue une partie de la solution à la crise climatique. Cette ligne de fracture très nette met face à face deux camps apparemment irréconciliables. Pourtant, il est peut-être possible de dépasser ce clivage si l’on cesse d’étudier la géo-ingénierie comme un ensemble unifié et cohérent, car elle renvoie en fait à des techniques concrètes très différentes – des plus simples aux plus fantaisistes.
Les solutions naturelles
Qui dit géo-ingénierie dit solutions technologiques ? Pas nécessairement : la restauration des zones humides ou la plantation massive d’arbres relèvent aussi de l’ingénierie climatique. La seconde méthode est celle qui a fait l’objet du plus grand nombre d’études et de projets. Et pour cause : grâce aux capacités d’absorption du dioxyde de carbone (CO2) des arbres, elle permet de diminuer la concentration de carbone dans l’atmosphère et d’exercer une véritable influence sur le climat. Une méthode prometteuse, simple et relativement sûre. C’est du moins ce qu’affirme Eli Kintisch, journaliste pour la revue Science, qui se montre confiant dans la recherche en géo-ingénierie. En 2010, il a signé Hack the Planet: Science’s Best Hope – or Worst Nightmare – for Averting Climate Catastrophe [« Pirater la planète. Le meilleur espoir de la science – ou son pire cauchemar – pour prévenir une catastrophe climatique », Wiley ; non traduit], livre qui explore les pistes proposées par l’ingénierie climatique et en évalue les bénéfices respectifs. Il nous apprend que « la plantation d’arbres est la méthode qui a le meilleur rapport risques-bénéfices » et qu’il est « indispensable d’y avoir recours dans les espaces où la déforestation a eu des effets dévastateurs, dans les tropiques notamment ». C’est déjà le cas au Brésil, entre autres, où le gouvernement s’est engagé lors de la COP21 de 2015 à restaurer 12 millions d’hectares de végétation d’ici 2030.