Hors-série "Philosophie du réchauffement climatique"
La catastrophe climatique à feu doux
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Cet article est issu du Hors-série n°n°46 de Philosophie magazine « Philosophie du réchauffement climatique », en kiosque le 23 juillet 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Oscar du meilleur film documentaire en 2006, Une vérité qui dérange, film états-unien réalisé par Davis Guggenheim en 2006, repose sur la prestation d’Al Gore, ancien vice-président des États-Unis (1993-2001), dans sa croisade internationale autour du réchauffement planétaire. Al Gore et le Giec ont reçu conjointement le prix Nobel de la paix en 2007 pour « leurs efforts afin de mettre en place et diffuser une meilleure compréhension du changement climatique causé par l’homme, et de jeter les bases des mesures nécessaires pour contrecarrer un tel changement ».
Choquer sans braquer
Une vérité qui dérange met en scène Al Gore lors de ses pérégrinations de conférencier international visant à sensibiliser le grand public aux dangers du réchauffement climatique (oui, il prend beaucoup l’avion). La thèse est simple : la fonte des glaces au pôle Nord risque d’entraîner une élévation globale du niveau des eaux, tsunami marin menaçant de noyade les millions d’habitants peuplant les littoraux, suivi d’un tsunami humain de réfugiés climatiques. À la fois Venise et l’Exode... sans oublier la glaciation à terme de l’hémisphère Nord. Mais contrairement aux films catastrophes, qui n’hésitent pas à faire vivre à leurs spectateurs la catastrophe au plus près, à hauteur d’homme, Al Gore préfère montrer des plans vus du ciel. La suggestion plutôt que le traumatisme. Le documentaire rationnel plutôt que la fiction bouleversante. Pourquoi cette prudence ? C’est qu’en fin politique, Al Gore sait le danger de l’excès. Frapper trop fort les esprits, c’est les anesthésier, les convaincre de leur inutilité. Le risque, si on ne montre que de la dévastation, forêt amazonienne rasée, incendies incontrôlables, pollution industrielle, est de paralyser l’action. Il y a une manière de sur-responsabiliser qui revient à déresponsabiliser. S’il est déjà trop tard, pourquoi s’en faire ? La vérité doit déranger, mais comment faire pour qu’elle ne détruise pas tout espoir ? Le médecin qui vous annonce une maladie grave peut beaucoup pour vous ou contre vous, selon comment il vous l’apprend. Ni trop, ni trop peu. Il faut choquer, sinon on ne vous écoute pas, mais ne pas choquer trop, sinon vous devenez Cassandre : personne n’a envie de vous écouter. Le paradoxe, c’est que plus une vérité est démesurée, plus il convient d’en mesurer l’expression. C’est un dosage subtil, et Al Gore y excelle. Il théorise même sa méthode, en utilisant les services de l’animation : une grenouille de cartoon saute dans un récipient d’eau tiède progressivement portée à ébullition, où elle cuit à petit feu, sans s’en apercevoir. C’est l’image même de notre inconscience. Mais une main humaine la retire de l’eau avant qu’il soit trop tard. Pas de cruauté envers les animaux, même en dessin animé. S’il est important de sauver cette grenouille qui pourtant n’existe pas, c’est que le but est d’alerter les consciences, de les mobiliser, pas de leur offrir le spectacle de leur impuissance.