Culture/Féminisme
Damso, rappeur afroféministe ?
©Fred Tanneau/AFP
Cet article est issu du numéro 144 de Philosophie magazine « Enquête sur la fusion du travail et de la vie », en kiosque le 29 octobre 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Revenant sur les affaires d’agression sexuelle qui entachent le rap francophone, le rappeur belge a cité bell hooks, théoricienne de l’intersectionnalité outre-Atlantique. Qui est-elle ?
« Je ne suis pas en adéquation avec ça. Et le problème, c’est que ça entache aussi la musique. » C’est ainsi que le rappeur belge Damso, peu après la sortie de son dernier album, QALF, a réagi aux affaires d’agressions sexuelles qui minent le milieu du rap. En ligne de mire : son compatriote Roméo Elvis. Son prochain album devait contenir une collaboration avec Damso, qui ne verra jamais le jour. Et Damso, souvent accusé de misogynie, de commenter : « C’est un problème éducatif. C’est ce que j’ai trouvé dans certains livres, ceux de bell hooks notamment. » Une référence d’autant plus étonnante que, si elle est une figure incontournable de l’afroféminisme aux États-Unis, bell hooks (pseudonyme sans majuscule) reste relativement peu connue dans l’Hexagone.
Quelques années avant la création du terme « intersectionnalité » par la juriste Kimberlé Crenshaw, hooks soulignait déjà « l’interconnexion de l’oppression de sexe, de race et de classe ». L’exemple pris par hooks est celui des femmes noires, dont la « perspective unique » n’a été prise en compte ni par les mouvements afro-américains – monopolisés par des hommes noirs sexistes qui réaffirmaient la fierté noire par l’exaltation de la virilité –, ni par les mouvements féministes – monopolisés par des femmes blanches tendanciellement racistes. « Les femmes blanches et les hommes noirs connaissent les deux côtés : elles et ils peuvent agir en oppresseuses et en oppresseurs ou être opprimé.e.s. » Les femmes noires occupent, quant à elles, une position « marginale ».
hooks remet cependant en question la sacralisation de la victime : les oppresseurs sont presque toujours aussi des opprimés, et inversement. Il faut embrasser ces ambiguïtés. Une lutte authentique contre le sexisme ou le racisme doit se fonder sur l’exigence critique de chacun à l’égard de soi-même. Dans cet effort de transformation de soi, le regard d’autrui joue un rôle fondamental, et c’est pourquoi hooks réhabilite l’idée de sororité, en lui conférant un sens nouveau : la sororité ne se réduit pas à une condition partagée de domination mais implique un effort commun permettant à chacun de s’émanciper de « l’ennemi intérieur ». C’est en vertu de cette lutte contre nous-mêmes que nous devenons capables de libérer nos relations de leurs aspects oppressifs. Et de développer une véritable « éthique de l’amour » centrée non sur nos propres souffrances mais sur celles vécues par autrui. Tisser des liens d’amour devient, alors, une contestation de la structure même de la domination. À Damso, le mot de la fin : « Toujours autant d’amour malgré les pillages, la guerre et la mort » (Même Issue).