La lettre du vendredi

"Dans l'ombre" : comme à la Maison-Blanche

Temps de lecture : 4 min

"Dans l'ombre" : comme à la Maison-Blanche

Paul Francœur (Melvil Poupaud) et son conseiller César Casalonga (Swann Arlaud) dans la série “Dans l’ombre” (2024). © Elzévir Films/France Télévisions

 

« Tout se passe comme À la Maison-Blanche. Sauf qu’ici les candidats s’appellent Paul et Marie-France. Nous sommes en France et dans une fiction plus vraie qu’un discours de Trump, mais pas moins cynique. Bref, j’ai suivi la série Dans l’ombre avec (presque) autant d’intérêt qu’une présidentielle américaine.

➤ Vous lisez actuellement la Lettre de la rédaction de Philosophie magazine. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous ! Cette newsletter est quotidienne et gratuite.

C’est une fable hexagonale. L’intrigue se concentre entre une campagne pour les primaires à droite et une élection présidentielle en 2025. Six épisodes de 51 minutes à Paris, pas à Washington. Reste que les scénaristes, l’ex-Premier ministre Édouard Philippe et son ami Gilles Boyer, revendiquent une inspiration tirée d’À la Maison-Blanche (pour l’incursion dans le monde des conseillers politiques) et de House of Cards (pour les dessous inavouables de la conquête du pouvoir). Cette fiction a d’abord été un livre éponyme, en 2011, relatant la trajectoire d’un conseiller politique – César Casalonga, interprété par Swann Arlaud – épaulant le candidat de droite Paul Francœur (Melvil Poupaud) dans sa course à l’Elysée, face à une concurrente d’extrême droite, Marie-France Trémeau (Karin Viard). Voici trois raisons de s’y arrêter.

Une leçon à la Machiavel. Dans l’ombre laisse penser que pour gagner une élection, s’arcbouter sur les principes n’est pas la meilleure idée. Mieux vaut la conviction que la morale. “Qu’un prince, donc, s’efforce de vaincre et de conserver son pouvoir, les moyens seront toujours jugés honorables et loués de tous, car le vulgaire est convaincu par l’apparence et l’issue des choses”, écrit Machiavel dans Le Prince (1532). La postérité a retenu un adage plus synthétique : la fin justifie les moyens, et effectivement le cynisme des manœuvres fait le sel de cette série, où il faut savoir sauver les apparences et cultiver la méfiance. Car “quiconque veut fonder un État et lui donner des lois doit supposer d’avance les hommes méchants et toujours prêts à déployer ce caractère de méchanceté toutes les fois qu’ils en trouveront l’occasion”. Dans un entretien qu’il nous accordait en 2020, Gilles Boyer l’affirmait lui aussi : “Le meilleur moyen de ne pas être trahi, c’est donc de ne pas donner sa confiance, ou avec discernement, en identifiant ce qu’on peut dire et à qui, avec une chance raisonnable de ne pas être trompé.”

L’éloge de l’apparatchik. J’ai déjà chanté les louanges du bureaucrate dans un précédent épisode. Mais je dois dire qu’elle n’est pas antipathique, la figure de César Casalonga, qui déclare tout de go : “Je suis un apparatchik.” Plus passionné qu’un bureaucrate, moins conformiste qu’un fonctionnaire, l’apparatchik à la mode Arlaud paraît servile mais habité par un projet qui le dépasse. Comme Pierre Bourdieu le note dans ses Méditations pascaliennes (1997) : “L’apparatchik, qui doit tout à l’appareil, est l’appareil fait homme, prêt à tout donner à un appareil qui lui a tout donné : on peut lui confier sans crainte les responsabilités les plus hautes puisqu’il ne peut rien faire pour faire avancer ses intérêts qui ne donne par là même satisfaction aux attentes et aux intérêts de l’appareil.” Gilles Boyer nous confiait autrement ce paradoxe, lors d’une précédente rencontre : “J’entretiens avec la politique un rapport étrange, car je trouve que la vie de cabinet comporte sa part d’ingratitude et de servitude. Néanmoins, dans les périodes où je me suis retrouvé éloigné de la politique, j’étais malheureux, j’ai donc eu envie d’y revenir. Si difficile soit-elle, la politique est ma passion, elle m’anime.”

Un complot en réponse aux complotistes. Enfin, la série peut être vue comme une réponse aux complotistes. Elle laisse entendre que le réel et les vraies manigances suffisent comme source d’inspiration et qu’inventer des scénarios farfelus est inutile. Le charme des bonnes histoires tient à cette complexité : la fiction apprend à jongler avec la pensée contre-factuelle là où le complotisme l’écrase sous une explication univoque. “La post-vérité a un corollaire direct qui a été jusqu’à présent assez peu considéré et que j’appelle la ‘post-fiction’, souligne le neuroscientifique Sebastian Dieguez dans son livre Total Bullshit ! (PUF, 2018). Lutter pour la vérité ne suffit pas, il faut réapprendre à aimer la fiction, pour ce qu’elle est et ce qu’elle nous offre. Le bullshit n’est pas seulement une attaque contre la raison et les valeurs de la connaissance, c’est aussi l’imaginaire, la capacité même de concevoir des mondes autres que le nôtre, de ‘faire comme si’ tout en restant solidement arrimé au monde réel, qu’il met en danger.” Un danger bien réel, à l’heure où Donald Trump rempile à la Maison-Blanche. Pour de vrai ! »