Grand entretien
Dario Battistella : “L’Europe s’est considérée comme une puissance civile et normative, non militaire. Elle est peut-être en train de se réveiller”
Dario Battistella. © CP
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Alors que les États-Unis de Donald Trump bousculent l’Ukraine face à Poutine et que l’Europe envisage de devoir assurer sa propre défense en dehors de l’Otan, le spécialiste des relations internationales Dario Battistella livre son regard éclairé et décapant sur la possibilité d’une défense européenne et sur l’avenir de la dissuasion nucléaire.
Les revirements successifs des États-Unis sur l’Ukraine marquent-ils une rupture fondamentale ?
Dario Battistella : Il faut distinguer le comportement de Trump et la stratégie sur la longue durée des Américains. Face à Trump, je dois admettre, moi qui applique la théorie « réaliste » postulant la rationalité des acteurs dans le champ des relations internationales, que je suis en plein désarroi. Trump ne correspond même pas au personnage du fou de la « madman theory » qui fait des demandes excessives pour impressionner ses interlocuteurs. Il s’incline à l’avance devant Poutine, mais menace de bombarder l’Iran et de s’emparer de Gaza… Il est plus incohérent que fou, changeant d’avis de semaine en semaine. Pour ce qui est de la ligne des Américains sur l’Ukraine, il faut se souvenir qu’elle a été très fluctuante depuis 2014 : lors de l’invasion de la Crimée et du rattachement des territoires de Louhansk et de Donetsk à la Russie, Obama a refusé toute aide militaire, considérant que cela faisait partie de la « zone d’influence » russe, puis le Trump du premier mandat a livré des armes tout en laissant son secrétaire d’État Mike Pompeo affirmer « We do not care about fucking Ukraine » (« On s’en fout de cette putain d’Ukraine »). Joe Biden a ensuite pris fait et cause pour l’Ukraine, avant que Trump ne vise un « deal » à tout prix. Au-delà de ces fluctuations domine cependant une volonté continue de désengagement : depuis deux décennies, les Américains considèrent que leur avenir se joue du côté du Pacifique, face à la Chine. Tout ce qui les détourne de ce duel, c’est du temps et de l’argent perdu.
“Depuis deux décennies, les Américains considèrent que leur avenir se joue du côté du Pacifique, face à la Chine. Tout ce qui les détourne de ce duel, c’est du temps et de l’argent perdu”
Privés du “parapluie américain”, les Européens sont-ils en train de sortir d’une forme de naïveté géopolitique ?
Depuis la chute du mur de Berlin, l’Europe s’est considérée comme une puissance civile et normative, et non comme une puissance militaire : elle défend les ONG, édicte des normes contre le réchauffement et la désinformation numérique, prône la coopération et la « bonne gouvernance ». Par son exemple, elle visait à exercer un pouvoir d’influence, à façonner les comportements des autres, qui finiraient par intérioriser ses normes comme les leurs. L’État de droit, le pluralisme, le respect des minorités devaient se diffuser grâce à elle dans le monde. Cette influence n’était pas nulle… mais, elle n’existait qu’en vertu du parapluie américain : on pouvait se permettre le luxe de valoriser les moyens d’influence non-coercitifs parce que nous nous savions protégés. C’est cet oubli dont les Européens se réveillent aujourd’hui.