De la tablette d’argile à la tablette tactile

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Cet article est issu du numéro 62 de Philosophie magazine « 62 - septembre 2012 », en kiosque le 23 août 2012. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

De Sumer à la Silicon Valley, les technologies de l’écriture ont profondément bouleversé les manières d’enseigner. Tour d’horizon.

ANTIQUITÉ et MOYEN ÂGE

Technologie de l’esprit 

3 400 av. J.-C. Invention de l’écriture

Type d’éducation

La paideia

C’est sans doute au sud de la Mésopotamie, vers 3 400 av. J.-C., qu’une première forme d’écriture, utilisant des dessins simplifiés ou « pictogrammes », voit le jour. L’écriture cunéiforme (du latin cuneus, « coin »), obtenue par l’empreinte de stylets en roseau sur de l’argile humide, se complexifie à mesure que ses usages se diversifient. Servant d’abord à enregistrer les transactions commerciales, on l’utilise ensuite pour consigner les lois, les chroniques historiques ou les textes religieux.

Dans l’Égypte ancienne, les apprentis scribes doivent mémoriser un grand nombre de hiéroglyphes avant de pouvoir les tracer sur des tablettes de calcaire. Leur formation s’achève par la copie et l’illustration, sur papyrus, de scènes mythologiques.

Avec la fixation de l’alphabet – plus facile à enseigner –, l’écriture cesse d’être réservée à une élite. En Grèce, à partir du VIIIe siècle av. J.-C., l’alphabet phonétique d’origine phénicienne détermine un nouveau type d’enseignement, fondé sur la combinaison de syllabes simples (principe du b. a.-ba).
C’est là que l’apparition de l’écriture va bouleverser le plus profondément la culture et l’éducation. Homère est au cœur de ce basculement de la civilisation orale vers la civilisation de l’écrit. Les grands récits homériques, transmis oralement jusque-là, vont être cosignés par écrit et faire d’Homère le grand « éducateur de la Grèce ». Si l’Iliade brosse un tableau idéalisé des vertus viriles, l’Odyssée exalte les aptitudes intellectuelles : Ulysse excelle d’abord par son adresse et sa ruse. Les grandes figures épiques confèrent aux idéaux de la noblesse une dimension culturelle : la vertu de l’areté, mélange de moralité et de valeur guerrière, est au centre de la paideia, la formation de l’homme grec. Mais l’invention de l’écriture soutient aussi le surgissement des différentes écoles philosophiques, chacune lui donnant un sens particulier. Platon s’oppose ainsi aux sophistes, qui rédigent des traités et enseignent la rhétorique. Par l’usage abusif et mécanique qu’ils font de l’écriture, ces derniers substituent à la recherche du vrai des méthodes toutes faites qu’il s’agit de retenir et d’utiliser à bon escient. En fondant l’Académie, Platon cherche au contraire à guérir ce que l’écriture peut avoir de toxique pour la mémoire. Le dialogue de l’âme avec elle-même, qui conserve une forme d’oralité, doit remplacer les notes vite oubliées et autres automatismes. Le professeur modèle s’apparente au « maïeuticien », capable de faire accoucher le savoir de l’esprit de son l’élève. En plus du corpus mythique, les Romains récupèrent en partie ce système mais le structurent en l’orientant vers la connaissance du droit : dès 7 ans, les enfants se rendent chez le maître d’école (magister ludi) pour y apprendre à lire, à écrire et à compter. Ils intègrent ensuite la classe du grammairien (grammaticus) : l’enseignement secondaire repose sur l’explication des auteurs et le perfectionnement théorique de la langue. À la fin du Ier siècle ap. J.-C., les programmes se stabilisent autour des « classiques » : l’élève accompli doit connaître par cœur son Virgile ou encore les grands discours de Cicéron. Un rhéteur (rhetor) forme enfin les plus riches à l’art oratoire et aux premiers éléments du droit.

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