Des paroles et des actes

De Simone Weil à Georges Canguilhem : sept penseurs dans la Résistance

Temps de lecture : 9 min

Jean Cavaillès, Georges Canguilhem et Simone Weil

Jean Cavaillès, Georges Canguilhem et Simone Weil. © Tallandier/Bridgeman Images. © Archives familiales/adoc-photos. © Stefano Bianchetti/Bridgeman Images

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Alors que la série documentaire de Patrick Rotman diffusée sur Arte, Résistances, rappelle l’épopée d’un mouvement de libération piloté par Jean Moulin aux côtés de combattants anonymes, souvenons-nous de quelques noms de philosophes impliqués concrètement dans cette histoire.


 

Vous pouvez retrouver ici les quatre épisodes de la série Résistances, diffusés en accès libre sur le site arte.tv jusqu’au 24 avril 2023.

 

Au cœur de la mosaïque de portraits de résistants, célèbres ou anonymes, que dresse l’historien et documentariste Patrick Rotman dans sa série Résistances (4x52’), se cachent quelques philosophes, rares mais marquants, de Jean Cavaillès à Germaine Tillion, qui comme leurs frères et sœurs d’armes non philosophes firent sauter des ponts ou des trains, et se muèrent en maquisards, saboteurs et agents de renseignement.

Tous mirent leur courage au service de l’armée des ombres, et à travers elle, d’une idée de la liberté. Documentant précisément les actions des mouvements de résistance, depuis leurs débuts embryonnaires jusqu’à leur structuration et leur unification houleuse par Jean Moulin – les historiens ont recensé 268 mouvements et 44 réseaux au sein de la Résistance française ! –, Patrick Rotman ne met pas les penseurs spéculatifs au-dessus de leurs camarades ; tous sont au même niveau, celle de l’action commandée par la volonté et la courage de résister. C’est bien l’esprit de la Résistance que le réalisateur salue ici, en honorant d’abord la mémoire de ses chefs, de Jean Moulin à Pierre Brossolette, d’Henri Frenay à Emmanuel d’Astier de la Vigerie, de Lucie Aubrac à Jeanne Bohec…

Se suffisant ainsi à lui-même, ce documentaire invite pourtant à s’interroger sur le sens que recouvrit alors pour des philosophes de s’engager dans la Résistance. En quoi une vocation intellectuelle philosophique ne peut-elle que s’accomplir dans un engagement résistant ? Si quelques penseurs ont poussé jusqu’au sacrifice leur vocation, c’est bien que l’une et l’autre partageaient une même nécessité. Philosophe et résistant, plutôt que philosophe ou résistant : c’est à cette équivalence éthique et pratique plutôt qu’à un choix impossible que se livrèrent quelques figures de l’histoire des idées, héros éternels d’une pensée en action et dans l’action.

Jean Cavaillès, l’agrégé du sabotage

À son propos, Charles de Gaulle écrit dans ses Mémoires : « Cavaillès, philosophe que sa nature eût porté à la prudence, mais que sa haine de l’oppression poussait au plus fort de l’audace. » Outre qu’il a laissé une œuvre philosophique et mathématique conséquente, Jean Cavaillès, résistant de la première heure, incarne la figure absolue du philosophe résistant, pétri d’un courage insensé et d’une volonté inégalée. C’est lui qui a, pour partie, inspiré le rôle interprété par Paul Meurisse (« Luc Jardie ») dans L’Armée des ombres, le film de Jean-Pierre Melville (1969) adapté du roman de Joseph Kessel (1943). Torturé puis fusillé le 5 avril 1944 par les nazis dans la citadelle d’Arras, sans avoir parlé, il avait quarante ans. Emprisonné et évadé à plusieurs reprises avant son assassinat, Cavaillès n’avait jamais renoncé « ni à l’action la plus subversive, ni à la réflexion la plus abstraite », remarque son admirateur Étienne Klein dans son dernier livre, Courts-circuits (Gallimard, 2023). « Pour lui, les deux se tiennent ensemble, si l’on peut dire. L’action ne découle pas de la réflexion, elle la précède et la féconde. La pensée n’est pas représentation, ni contemplation passive, mais processus, cheminement, enchaînement de concepts qui s’éprouvent au contact du réel. »

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