Entretien avec Pierre Pellegrin

De Thalès à Aristote, l'aventure de la philosophie

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Cet article est issu du Hors-série n°30 de Philosophie magazine « Le miracle grec », en kiosque le 01 juillet 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

À la fin du - VIIe siècle, la philosophie naissante entreprend d’expliquer le monde sans recourir aux mythes. Elle ambitionnera bientôt de comprendre les hommes et la nature. Mais après la mort d’Aristote, elle cesse d’être le conservatoire de tous les savoirs et s’attache à indiquer le chemin d’une vie bonne. Pierre Pellegrin narre cette histoire.

S’il y a un « miracle », ou une singularité grecque, la philosophie participe-t-elle de ce « miracle » ?

Pierre Pellegrin / À la fin du VIIe siècle av. J.-C. surgit une manière nouvelle de considérer le monde, avec ce qu’on a appelé l’école milésienne, dont le premier représentant fut Thalès de Milet. Cette naissance de la philosophie a entraîné trois ruptures majeures par rapport aux explications mythiques qui préexistaient.

D’abord, on n’explique plus le monde par des gestes divines mais par des processus naturels. Pour Thalès par exemple, tout vient de l’eau – même si au vu des textes que nous possédons, il est difficile de décider ce qu’il veut dire vraiment. Ensuite, il n’y a plus de rupture et de différence de nature entre le temps primordial de la mise en place du monde et le temps où nous sommes, mais tout se passe dans un temps identique et homogène. Enfin, la sagesse révélée (sophia) laisse place à l’« amour de la sagesse » (philosophia). Pythagore aurait été le premier à employer ce mot.

Qui sont ceux qui pratiquent cette philosophia ?

/ Dans ses acceptions les plus anciennes, le terme de philosophos ne semble pas désigner un groupe distinct de personnes et encore moins une entreprise distincte. Si l’on en croit Clément d’Alexandrie, Héraclite aurait dit que ceux qui aspirent à la sagesse doivent être des chercheurs dans plusieurs domaines. Non pas qu’il pense qu’il faut accumuler les connaissances pour devenir sage, mais plutôt qu’on ne devient pas un sage si l’on n’essaie pas de s’informer sur un grand nombre de choses. Mais c’est chez Platon qu’on trouve pour la première fois le mot « philosophe ». Il y apparaît si souvent que l’on peut raisonnablement penser que le terme est entré en usage à la fin du - Ve siècle et que Socrate l’employait déjà avec une idée précise de ce qu’est la philosophie, à savoir que la sagesse est un certain type de savoir nécessaire pour la vie bonne.

Mais on parle bien de philosophia, non de sophia ?

/ Les deux termes connaissent un destin parallèle : la sophia recouvre l’aspect théorique d’explication du monde tandis que la philosophia a davantage trait à l’aspect pratique, la conduite d’une vie bonne. À l’origine, en effet, la philosophie est totalisante. En s’opposant aux cosmogonies mythiques, elle tente d’abord d’expliquer rationnellement le monde, mais très vite elle acquiert une dimension éthico-politique. Les philosophes présocratiques écrivent (d’abord en vers, il faut le rappeler) sur l’apparition des vivants et des sociétés humaines, mais aussi sur la vertu, le bien et le mal. C’est qu’en naissant comme une science de la nature, la philosophie endosse déjà ses habits de discipline ayant « un droit de regard sur toutes choses », comme le dit Hegel, justement parce que rien n’est en dehors de la nature, pas même les dieux.

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